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Le totalitarisme ou la conquête du « croire ». Étude de 1984 de George Orwell

Florent Bussy

La voix du regard, n°16, « Croire et faire croire » (septembre 2003)

 

« On exige d’un membre du Parti, non seulement qu’il ait des opinions convenables, mais des instincts convenables. (...) S’il est naturellement orthodoxe (en novlangue : bienpensant), il saura, en toutes circonstances, sans réfléchir, quelle croyance est la vraie, quelle émotion est désirable. » (1)

 

Croyance et politique

1984 d’Orwell nous plonge au cœur de la croyance politique dans les régimes totalitaires et contribue à éclairer, par-delà le totalitarisme, le risque que fait courir aux sociétés l’action décidée du pouvoir sur la croyance.

La croyance est un enjeu déterminant en politique. En effet, elle occupe une place centrale dans le rapport d’un individu à lui-même et aux autres ; elle ajoute une valeur de probabilité ou de conviction à la représentation par laquelle l’être doué de conscience comprend la réalité. Ce qu’il croit, c’est ce qui le convainc, ce qui lui semble vrai ou ce dont il affirme la vérité. La croyance décide donc de l’action de l’individu et de son rapport au pouvoir, elle en fait un sympathisant, un sceptique ou un opposant aussi bien qu’un fanatique ou un esprit libre. La croyance doit être distinguée de la connaissance. Personne ne peut se passer de la croyance qui se rattache à l’existence, à ses nécessités et son urgence, alors que dans la connaissance, on se libère de cette urgence et de ces nécessités pour entrer dans un monde où l’abstraction est possible. Dans la politique, cette urgence concerne les rapports aux autres et leur régulation, l’existence au sein d’un groupe, l’exercice d’un pouvoir et sa légitimité, les valeurs.

Le pouvoir politique s’exerce sur le rapport public de soi aux autres. Ainsi, le pouvoir rencontre ses limites quand l’autre disparaît (dans la solitude) ou quand l’espace des relations devient privé. La séparation du public et du privé n’est, certes, pas nécessairement garantie par le droit, comme dans les démocraties, mais elle existe de fait. Ce qui préoccupe les régimes non totalitaires, même ceux qui ne sont pas démocratiques, c’est l’expression publique ou sa possibilité. Ainsi la répression tyrannique permet-elle que ne s’exprime que le discours du pouvoir.

Ce qui distingue le totalitarisme des autres régimes politiques, c’est qu’il ne délaisse aucune dimension de l’existence humaine, pas même la plus indifférente au regard de l’exercice du pouvoir, c’est qu’il ne fait pas de différence entre public et privé. Dans 1984, O’Brien, membre du Parti intérieur de l’Angsoc, affirme ainsi : « Il nous est intolérable qu’une pensée erronée puisse exister quelque part dans le monde, quelque secrète et impuissante qu’elle puisse être. Nous ne pouvons permettre aucun écart, même à celui qui est sur le point de mourir. » (p. 360) Le totalitarisme ne cherche pas seulement à agir sur les croyances particulières, mais à conquérir le principe même de la croyance. Le pouvoir ne cherche pas simplement à faire taire les différences, mais à les faire disparaître au profit de l’uniformité.

Orwell met en scène l’expérience totalitaire dans son roman, il montre comment le pouvoir s’en prend à toute indépendance et ambitionne de faire coïncider le regard de l’individu sur la réalité et le regard du pouvoir, personnalisé par Big Brother. L’objectif du pouvoir totalitaire est en effet de produire un enthousiasme qui signifie non seulement la dévotion, mais qui implique la fin de toutes différences, en faisant coïncider la croyance et la production politique de la croyance, en faisant intérioriser par les individus le discours du pouvoir, au point qu’ils réagissent positivement à toutes ses injonctions et même qu’ils les anticipent et les appellent de leurs vœux. Orwell montre la manière dont l’exercice du pouvoir parvient à pénétrer les consciences et à se confondre avec le principe d’identité, au point de faire déchoir la subjectivité elle-même au rang d’ombre, de simple expression de la norme.

Étudier, dans 1984, la coïncidence de la croyance et du discours du pouvoir, c’est mettre en évidence non pas un aspect parmi d’autres de l’emprise du pouvoir du Parti, mais son objectif central, son but unique, dans la mesure où tous les autres en dépendent. La surveillance de tous par le pouvoir, de chacun par chacun et d’abord par soi-même, vise ainsi la destruction de tout lien indépendant, l’impossibilité d’une pensée autonome. La torture n’a pas pour objectif de faire avouer un crime improbable et de démanteler des réseaux de résistance inexistants, mais de permettre une intégration plus profonde de la norme, la défaite de la capacité de juger par soi-même, la soumission de la volonté. Il s’agit de faire en sorte que l’individu acquière la capacité de se faire croire lui-même comme vrai, en dehors de tout critère objectif, rationnel et universel, ce que le pouvoir décide.

En explorant systématiquement cette voie, en reconstruisant l’expérience subjective de l’homme dans la société du pouvoir total, en montrant la manière dont son rapport à soi tend à s’y étioler parce que la croyance lui échappe, Orwell a saisi d’une manière intime l’expérience totalitaire, contribuant comme nul autre écrivain à son intelligence. Le détour par la fiction nous ramène ici au plus près de la réalité historique des régimes totalitaires.

 

La coïncidence et la dualité

On peut distinguer dans la représentation ce qui concerne l’existence d’une chose et le sens qu’on lui attribue. Il y a toujours un décalage entre les deux parce que le sens d’une chose ne se donne pas immédiatement. Ce décalage est à l’origine, en politique, de l’idéologie puisque celle-ci a vocation à réduire l’écart entre l’être et la valeur, en produisant une conviction, en faisant adopter une croyance et en en rendant difficile la contestation. Dans les systèmes non démocratiques, l’idéologie s’accompagne de l’emprise sur les moyens de communication, du monopole de l’expression et donc de la légitimité. Le décalage implique pourtant, dans tous les cas, la fragilité du pouvoir. En effet, l’idéologie ne peut empêcher la perception de la réalité. Elle peut en fournir une interprétation, mais cela ne suffit pas à convertir le réel en idéal. C’est pourquoi la croyance ne saurait coïncider avec l’idéologie. L’idéologie est alors essentiellement une entreprise de justification qui doit s’adapter aux changements réels.

Dans 1984, il ne s’agit plus de produire une simple conviction ou justification qui impliquerait une dualité contraire à l’aspiration du pouvoir total, une reconnaissance de l’indépendance de fait de la pensée, de l’échec possible de toute l’entreprise. Il s’agit au contraire de façonner la croyance d’une manière telle qu’aucune perception (indépendante) de la réalité ne puisse venir contredire le discours du pouvoir. Ce sont les modalités de cette action qu’Orwell met en scène dans le roman.

Le totalitarisme signifie que le pouvoir aspire à ne plus rencontrer aucune résistance et donc à être total. Claude Lefort a montré qu’il correspondait à un fantasme, celui du dépassement de la division État-société. « L’institution du totalitarisme implique le fantasme d’une société sans division, Une. » (2) Le totalitarisme répond aux limites de l’idéologie, notamment des sociétés libérales, fondée sur le pouvoir, toujours problématique, de convaincre. Il n’opère pas par une simple justification mais vise à soumettre le réel à la norme et à rendre celle-ci immédiatement perceptible, en empêchant tout comportement déviant et en suscitant l’enthousiasme chez les acteurs sociaux. L’objectif est de faire « que le discours parle (presque) à travers eux, et aboli(sse) (presque) l’espace, certes indéterminé, mais toujours préservé dans l’idéologie bourgeoise, entre l’énonciation et l’énoncé. » (3)

Faire coïncider énonciation et énoncé, c’est faire de l’énoncé un fait naturel, incontestable parce qu’il se donne à voir dans la perception. On sait ainsi l’importance de la structuration de l’espace dans les régimes totalitaires. La statuaire, l’architecture, l’organisation militaire des défilés civils, participent ainsi de la formation d’un espace saturé de signification idéologique. L’architecture totalitaire (stades gigantesques, grandes places, larges avenues et bâtiments publics imposants) permet de canaliser les masses, sur l’adhésion desquelles le régime fonde son pouvoir. (4)

Mais le fantasme totalitaire n’est possible que si l’individu est conduit à abandonner sa capacité de jugement, son aptitude à un « croire » propre. En effet, un tel renoncement permet le dépassement des différences et l’unité de la société et du pouvoir. Ce sont les étapes de ce renoncement à soi que décrit Orwell.

Pendant tout le roman, Winston lutte pour découvrir un espace et un temps qui ne soient pas habités par le pouvoir politique. Il explore systématiquement l’espace : l’angle mort du télécran dans son appartement, les pages d’un cahier, des échoppes délabrées dans les quartiers prolétaires, la nature hors de la ville, l’espace indéterminé d’une foule en mouvement, l’intérieur d’une boule de verre où se trouve un morceau de corail, une feuille de papier sauvée du « trou de mémoire », le bureau d’O’Brien où le télécran peut être éteint, l’interstice des pages collées du dictionnaire de novlangue que lui remet O’Brien, les limites mêmes de son corps, l’espace du corps nu de Julia. Et le temps : la mémoire de son enfance avant la révolution, le temps arrêté de la chambre d’amour, la chanson d’une prolétaire dans un jardin, tous les objets d’un autre temps qu’il découvre dans le magasin de Charrington, la mémoire de ce qui précède l’inversion des alliances de l’Océania, un avenir où les hommes ne seraient pas seuls. L’espace et le temps sont les deux formes du réel, puisque la réalité se donne toujours dans un lieu et selon une chronologie. Ce que recherche en effet Winston dans un temps et un espace indépendants, c’est une réalité dont l’existence excède l’emprise du pouvoir.

Winston poursuit une quête parce qu’il ne parvient pas à admettre le discours du pouvoir. Travaillant au ministère de la Vérité, à réécrire des articles de journaux, pour rendre les prévisions anciennes qui y sont consignées conformes à ce qui a eu lieu effectivement, il contribue à la destruction de toute différence entre le présent et le passé. Il fait donc l’expérience des contradictions qu’il a pour tâche de faire disparaître. Mais Orwell écrit que Winston n’a pas une image claire du sens de ce qu’il fait. En effet, il ne dispose jamais de traces de la falsification, dans la mesure où il doit brûler les documents qu’il rectifie. Les documents portant sur le passé sont sans cesse transformés mais rien ne demeure de la transformation. « Le passé était raturé, la rature oubliée et le mensonge devenait vérité. Une seule fois, au cours de sa vie (...) il avait possédé la preuve palpable, irréfutable, d’un acte de falsification. Il l’avait tenue entre ses doigts au moins trente secondes. (...) C’était une demi-page déchirée d’un numéro du Times d’il y avait dix ans. (...) Ceci était une preuve concrète. C’était un fragment du passé aboli. » (p. 111-115)

Seulement Winston perçoit que son action de rectification implique une contradiction entre la réalité et la vérité (dite par le pouvoir). De la même manière, sa mémoire fait resurgir des faits – certes d’une manière très floue – qui sont en opposition avec les annonces des télécrans. L’opposition, la contradiction signalent un écart, que le discours s’efforce de nier et qui est à l’origine de l’impossibilité chez Winston de croire ce que le pouvoir veut faire croire.

L’ambition du pouvoir – détruire toute distance entre norme et réalité – paraît folle. La perception individuelle de la réalité, qui est à l’origine de nombreuses représentations, semble conduire nécessairement, et sans même répondre à une intention, à une croyance indépendante.

Le pouvoir ne pourrait donc espérer faire coïncider les croyances de chacun et son discours, qu’en détruisant toute réalité ou en se rendant maître de sa perception par les individus. Or, si cela est apparemment possible pour ce qui est passé, puisque le passé n’existe plus que par des vestiges sur lesquels on peut agir, le présent semble en revanche constituer une limite. En effet, les événements qui ont lieu, au présent, existent indépendamment de l’emprise du pouvoir : la nature suit son cours, conforme à ses lois intangibles ; les impressions, les représentations mêmes naissent sans que les êtres conscients soient capables de les maîtriser. Ainsi, quand Winston a supprimé toutes traces d’existence d’un traître (Withers), il remarque que celui-ci « était déjà un nonêtre. Il n’existait pas, il n’avait jamais existé. » Mais quand il écrit à la place l’histoire d’un héros mort à la guerre (Olgivy), il a un éclair de lucidité : « Le camarade Olgivy, inexistant une heure plus tôt, était maintenant une réalité. Une étrange idée frappa Winston. On pouvait créer des morts, mais il était impossible de créer des vivants. Le camarade Olgivy, qui n’avait jamais existé dans le présent, existait maintenant dans le passé. » (p. 71-73) Le présent, la perception sensible, la réalité constituent donc bien les limites du pouvoir.

Pourtant il existe des pensées orthodoxes et, dans l’Océania, elles sont la majorité. Comment donc le pouvoir parvient-il à s’imposer d’une manière quasi totale malgré les limites qu’il rencontre ? Comment la croyance peut-elle être suscitée, au même titre que le comportement ? Comment savoir si une pensée orthodoxe correspond toujours à une action conforme à la norme ? La pensée n’a-t-elle pas de multiples plis dans lesquels elle peut se réfugier et préserver son autonomie ?

L’objectif du pouvoir absolu – la coïncidence du « croire » et du « faire croire » – signifierait qu’aucune hésitation n’habite plus la pensée, que le doute est impossible. La croyance serait alors aussi naturelle qu’une sensation, bien que l’une soit liée à l’action du jugement – aussi peu éclairé soit-il – alors que l’autre est le produit de la réceptivité de la sensibilité. L’opposition n’est pourtant qu’apparente. En effet, le pouvoir du Parti empêche la naissance d’un jugement autonome en forgeant la pensée des individus dès leur naissance, en éliminant toute intervention des parents dans l’éducation des enfants. Le conditionnement, l’habitude sont à l’origine d’une croyance façonnée par le pouvoir. Il s’agit alors bien de conquérir l’aptitude à croire.

 

La « double pensée » contre le principe de non-contradiction

La contradiction, comme toute limite, est l’ennemi du pouvoir total. Elle dépend d’abord du temps, puisqu’il ne peut y avoir de contradiction qu’entre deux propositions et que celles-ci ne peuvent être énoncées que successivement. Dans un présent pur, entre une proposition et elle-même, il ne saurait y avoir de contradiction. Elle dépend ensuite de la réalité qui permet d’affirmer qu’entre deux propositions il y a une opposition des contenus. Elle dépend enfin de la pensée, puisque celle-ci fait du principe de non-contradiction une loi universelle du jugement.

La maîtrise du temps, de la réalité et de la pensée est donc l’objectif du pouvoir totalitaire. Le temps et la réalité n’existent que pour la pensée qui s’y rapporte. Cette affirmation ne conduit pas forcément au solipsisme. C’est pourtant ce qu’en tire O’Brien. « Est-ce que le passé existe d’une façon concrète, dans l’espace ? Y a-t-il quelque part, ou ailleurs, un monde d’objets solides où le passé continue à se manifester ? (...) La réalité n’est pas extérieure. La réalité existe dans l’esprit humain et nulle part ailleurs. » (p. 352) Et si rien n’est indépendant de la pensée, on peut accéder au pouvoir absolu sur la réalité et le temps en maîtrisant la pensée. « Si le passé et le monde extérieur n’existent que dans l’esprit et si l’esprit est susceptible de recevoir des directives ? Alors quoi ? » (p. 118) Reste toutefois le principe de non-contradiction.

Il dépend lui-même de la mémoire (rapport au passé et donc au temps) et en partie de la capacité de sentir (rapport à la réalité). Or, le Parti efface tous les signes du passé, sans lesquels la mémoire n’a plus de support. Il dit également « de rejeter le témoignage des yeux et des oreilles » (p. 118-119) Et il y contribue. En effet, la perception pourrait être une limite s’il était possible de percevoir une réalité qui entrait en contradiction avec le discours du pouvoir. Mais le réel sensible est sans cesse adapté à la norme (par exemple quand une alliance est modifiée, les bannières des défilés le sont instantanément, la réécriture des documents commence ou a déjà commencé). Et percevoir n’apporte rien si on ne peut pas tirer d’enseignement propre de la réalité perçue. Or, les mots qui le permettraient sont eux-mêmes sans cesse modifiés pour qu’ils ne permettent aucun débordement de la pensée hors des cadres définis par le parti. « Il y en avait un très petit nombre et leur sens était délimité avec beaucoup plus de rigidité » (p. 423) que dans notre langue.

L’action de transformer les objets de la sensibilité et les mots, de détruire les traces du passé ne suffit pourtant pas à se libérer du principe de non-contradiction. La croyance ne dépend en effet pas intégralement des mots, ni de la réalité perçue au présent. Ainsi la mémoire permet-elle de percevoir les manipulations du passé opérées par le ministère de la Vérité. La réalité elle-même échappera toujours à la capacité du pouvoir à la transformer. C’est donc en faisant que l’esprit ne puisse plus avoir de rapport avec la réalité que le dépassement du principe de non-contradiction, la coïncidence tant recherchée entre la croyance des individus et le « faire croire » du pouvoir seront possibles. La solution consiste à faire adopter à l’être conscient l’habitude de ne croire qu’en la réalité de ce qu’affirme le pouvoir et, ainsi, de ne pas croire à la contradiction. En effet, malgré la persistance de la perception et du souvenir, ceux-ci ne peuvent pas déterminer d’opposition à la vérité dite par le pouvoir (ce que nous pouvons appeler la Vérité). Leur contenu indique une existence, mais celle-ci ne peut alors définir une contradiction avec une existence en sens contraire. Deux propositions, pour nous contradictoires, sont, dans l’Angsoc, simplement différentes, il n’existe aucun lien entre l’une et l’autre, elles peuvent donc être admises en même temps. En effet, si l’esprit ne prend jamais l’initiative de penser, il ne saurait rencontrer la réalité. Celle-ci coïncidera alors avec la Vérité.

Cet acte de soumission, Orwell le nomme la « double pensée ». « Cela s’appelait « Contrôle de la réalité ». On disait en novlangue, double pensée. (...) Connaître et ne pas connaître. En pleine conscience et avec une absolue bonne foi, émettre des mensonges soigneusement agencés. Retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes deux. Employer la logique contre la logique. Répudier la morale alors qu’on se réclame d’elle. Croire en même temps que la démocratie est impossible et que le Parti est gardien de la démocratie. Oublier tout ce qu’il est nécessaire d’oublier, puis le rappeler à sa mémoire quand on en a besoin, pour l’oublier plus rapidement encore. Surtout, appliquer le même processus au processus lui-même. Là était l’ultime subtilité. » (p. 55) Ainsi peut-on croire en l’augmentation de rations alimentaires qui baissent, admettre le bonheur de la vie nouvelle pourtant ravagée par la misère et la violence.

La croyance identifiée à la Vérité doit être comprise comme l’absence de réflexion personnelle, comme une non-pensée. « Orthodoxie signifie non-pensant, qui n’a pas besoin de pensée. L’orthodoxie, c’est l’inconscience. » (p. 81) Rien ne garantit cependant la victoire du pouvoir. Winston remarque que la mémoire et la perception nous font faire l’expérience de contradictions entre le réel et le Vrai. Cela reste vague, mais ne dépend pas de la volonté, ne répond pas à une intention dissidente. Par conséquent cela implique chacun et semble difficile à empêcher. « Pourquoi avait-il du mal à supporter la vie actuelle, si ce n’est qu’il y avait une sorte de souvenir ancestral d’une époque où tout était différent ? (...) Comme il est facile à condition d’éviter de regarder autour de soi, pensa Winston, de croire que le type physique idéal fixé par le Parti existait, et même prédominait : garçons grands et musclés, filles à la poitrine abondante, blonds, pleins de vitalité, bronzés par le soleil, insouciants. Actuellement, autant qu’il pouvait en juger, la plupart des gens de la première Région aérienne étaient petits, bruns et disgracieux. » (p. 90)

La « double pensée » suppose donc un acte de soumission de la pensée, répété constamment. L’ « arrêtducrime »est décrit par Orwell comme la discipline de l’esprit inculquée dès leur plus jeune âge aux individus. Il signifie la dénégation de l’inconnu, de ce qui est extérieur à la norme, c’est-à-dire à la fois sa reconnaissance et son rejet. Il s’oppose donc à la tentation parce qu’il tarit la curiosité, l’attrait pour l’étranger. « La première et la plus simple phase de la discipline qui peut être enseignée, même à de jeunes enfants, s’appelle en novlangue arrêtducrime. L’arrêtducrime, c’est la faculté de s’arrêter net, comme par instinct, au seuil d’une pensée dangereuse. Il inclut le pouvoir de ne pas saisir les analogies, de ne pas percevoir les erreurs de logique, de ne pas comprendre les arguments les plus simples, s’ils sont contre l’Angsoc. (...) Arrêtducrime, en résumé, signifie stupidité protectrice. » (p. 300-301)

« Double pensée », « arrêtducrime », dépassement du principe de non-contradiction : on voit que le pouvoir total n’existe qu’à la condition d’un investissement sans précédent de la pensée individuelle. 1984 explore systématiquement cette voie. Orwell aborde ainsi la question de l’identité personnelle. En effet, si une résistance au pouvoir total semble possible, c’est dans le rapport de l’individu à lui-même qu’elle trouve son fondement. La croyance et le pouvoir de faire croire ne sont en effet pas naturellement en harmonie, la simple existence d’un soi engendre une multiplicité de plis et replis dans l’espace, séparant nécessairement public et privé. Winston lutte ainsi pour préserver, au sein de l’anonymat, une différence, un chez-soi. Dans le « crime par la pensée », dans le désir, dans le souvenir.

 

 

La destruction de l’identité personnelle

« Winston fut frappé par le fait étrange qu’il n’avait jamais entendu chanter, seul et spontanément, un membre du Parti. Cela aurait paru légèrement non orthodoxe, ce serait une excentricité dangereuse, comme de se parler à soi-même. » (p. 202-203) Winston s’accroche à l’existence d’un soi qui n’est pas qu’une ombre, une dépendance de l’enthousiasme collectif, des annonces du télécran ; il en fait le seul espoir de salut, c’est-à-dire de résistance. Pourtant un tel soi ne saurait exister seul, parce que la solitude, à laquelle est condamné chacun dans le système de l’Angsoc, conduit à l’étiolement de l’identité personnelle qui rapidement décline au profit de l’intégration dans la totalité anonyme. La solitude, dont il est question ici, n’est pas l’isolement dans l’espace, puisqu’« un membre du Parti n’avait pas de loisirs et n’était jamais seul, sauf quand il était au lit. » (p. 120) Cette solitude signifie qu’aucune relation personnelle n’est possible. Le pouvoir intervient, en effet, dans tous les rapports entre individus, pour empêcher la naissance d’un lien privé. Ainsi la sexualité répond-elle à la seule nécessité de la procréation et n’implique-t-elle aucune proximité.

Dans l’Angsoc, il n’y a que l’anonymat de la camaraderie, où chacun est identique à chacun. Pour en sortir, pour rencontrer l’autre, il est donc nécessaire de préserver son identité personnelle. En effet, l’autre, différent et semblable, ne demeure que s’il continue d’exister pour soi, par-delà l’entreprise de destruction de la différence et du rapport à soi. L’isolement permet donc d’échapper à la solitude totalitaire. Ainsi, en écrivant ses pensées, Winston prétend-il communiquer avec d’autres hommes, par-delà la situation présente. « Ce n’était pas en se faisant entendre, mais en conservant son équilibre que l’on portait plus loin l’héritage humain. Winston retourna à sa table, trempa sa plume et écrivit : Au futur ou au passé, au temps où la pensée est libre, où les hommes sont dissemblables mais ne sont pas solitaires. » (p. 45) Ainsi, par exemple, dans la recherche du plaisir qui est toujours narcissique, Julia rencontre-t-elle des hommes.

Le pouvoir intervient donc pour interdire la naissance d’un rapport à soi et aux autres. Il arrête, élimine, torture, redresse. Mais il organise aussi des séances publiques régulières où tous les individus peuvent répéter l’abandon de toutes volonté et réflexion personnelles, en s’appropriant l’identité collective sous l’égide du chef et sous la forme d’émotions puissantes. À la fin des « Deux Minutes de la Haine », chacun entame un appel à Big Brother. « C’était un acte d’hypnose personnelle, un étouffement délibéré de la conscience par le rythme. » (p. 30)

Orwell décritde longues et étranges scènes entre Winston et O’Brien où, entre le torturé et son tortionnaire, a lieu une rencontre qui semble, par ailleurs, impossible dans la société de l’Angsoc. « O’Brien était quelqu’un avec qui on pouvait causer. Peut-être ne désirait-on pas tellement être aimé qu’être compris. O’Brien l’avait torturé jusqu’aux limites de la folie et, dans peu de temps, certainement, l’enverrait à la mort. Cela ne changeait rien. Dans un sens, cela pénétrait plus profondément que l’amitié. Ils étaient des intimes. (...) Il y avait un lieu où ils pourraient se rencontrer et parler. » (p. 356) « Il était le tortionnaire, le protecteur, il était l’inquisiteur, il était l’ami. » (p. 346) Cette « rencontre » est étonnante : la violence n’empêche-t-elle pas toute proximité ? Mais il ne faut pas se méprendre sur son sens, elle n’est pas la rencontre de deux individualités. Avec O’Brien, Winston rencontre le pouvoir, dans une relation de proximité qui doit entraîner sa guérison, c’est-à-dire sa soumission totale. L’amitié d’O’Brien n’est donc qu’une apparence, elle est l’image de l’abandon au pouvoir, elle précède l’amour de Big Brother, ultime fusion du « croire » et du « faire croire ». On sait ainsi que, sous Staline, les instructions suivant les arrestations de membres du parti insistaient sur le service qu’ils devaient continuer à lui rendre en s’accusant eux-mêmes.

Winston, en pensant à O’Brien, a entendu intérieurement plusieurs fois l’expression : « Nous nous rencontrerons là où il n’y a pas de ténèbres. » Ce lieu, c’est le ministère de l’Amour où les cellules des prisonniers sont constamment éclairées et où ceux-ci ne peuvent se replier sur rien. « Il sentait instinctivement qu’en ce lieu la lumière ne serait jamais éteinte. C’était l’endroit où il n’y avait pas d’obscurité. » (p. 326-327) Le contact entre le sujet et le pouvoir y est direct, parce qu’il n’y a aucune dissimulation possible. Le soi est mis à nu, exposé et c’est à l’intérieur de lui-même que le triomphe du pouvoir va s’opérer.

Par comparaison avec l’Amour (Éros social), la Vérité du ministère où travaillait Winston pouvait rester un simple rituel. Le ministère de l’Amour « était le seul réellement effrayant. Il n’avait aucune fenêtre. » (p. 15) C’est la destruction de l’identité personnelle qui est la condition de la conquête du « croire », du dépassement du principe de non-contradiction. L’Amour, c’est-à-dire l’unité sociale que permet la torture, se joue entre le pouvoir et le sujet. Celui-ci ne peut alors se raccrocher à aucune extériorité (il n’y a pas de fenêtre) ni à aucune intériorité (il n’y a pas de repli). Le lieu d’intimité est donc celui où l’individu s’affronte à son propre vide et se remplit de la substance sociale. « Jamais plus vous ne serez capable de sentiments humains ordinaires. Tout sera mort en vous. Vous ne serez plus jamais capable d’amour, d’amitié, de joie de vivre, de rire, de curiosité, de courage, d’intégrité. Vous serez creux. Nous allons vous presser jusqu’à ce que vous soyez vide puis nous vous emplirons de nous-mêmes. » (p. 362)

Dès lors la croyance la plus fondamentale, celle qui, selon Descartes, constitue la vérité première parce qu’indubitable, s’effondre. « Vous n’existez pas, dit O’Brien. » (p. 365) La croyance autonome disparaît au profit de la coïncidence du « croire » et du « faire croire ».

 

Aimer Big Brother ou « se faire croire »

L’ambition totalitaire est décrite précisément dans 1984. O’Brien explique à Winston Smith, pendant une séance de torture, que « le Parti recherche le pouvoir pour le pouvoir, exclusivement pour le pouvoir. Le bien des autres ne l’intéresse pas. Il ne recherche ni la richesse, ni le luxe, ni une longue vie, ni le bonheur. Il ne recherche que le pouvoir. (...) Le pouvoir n’est pas un moyen, il est une fin. (...) La persécution a pour objet la persécution. La torture a pour objet la torture. (...) Nous sommes les prêtres du pouvoir, dit-il. Dieu, c’est le pouvoir. » (p. 371-372) Pourtant ce pouvoir n’existe que parce qu’il se rapporte à des individus, il n’est un dieu que parce que ceux qui lui rendent un culte en sont les bénéficiaires. L’unité de la société est donc l’aspiration de ceux qui se sont dépossédés de toute individualité pour jouir d’un pouvoir sans limites. « L’individu n’a de pouvoir qu’autant qu’il cesse d’être un individu. (...) Seul, libre, l’être humain est toujours vaincu. Il doit en être ainsi, puisque le destin de tout être humain est de mourir, ce qui est le plus grand de tous les échecs. Mais s’il peut se soumettre complètement et entièrement, s’il peut échapper à son identité, s’il peut plonger dans le parti jusqu’à être le Parti, il est alors tout-puissant et immortel. » (p. 372-373)

 

 

 

Cette prétention au pouvoir absolu répond au fantasme d’un être sans failles, qui échapperait au néant. Ce fantasme prend ici la forme du renoncement à l’individualité de la part des membres du Parti et de la lutte de celui-ci contre toute différence dans la société. Le totalitarisme repose donc sur une tentation : préférer la norme à la différence, la certitude à l’incertitude, la puissance à l’impuissance, la fusion à la solitude. Le système totalitaire n’existerait en effet pas si chacun n’avait intériorisé la norme et ne devenait le surveillant de l’autre et ainsi le garant de l’ordre. Le pouvoir serait impuissant, par lui-même, à investir la société dans sa totalité.

C’est en voulant échapper à la déchéance totale que l’individu se perd. Face au martyre, face au spectacle de son corps détruit par la torture, face à la puissance du Parti contre laquelle toutes les résistances ont échoué (la Fraternité de Goldstein, la mémoire, l’identité personnelle, la fidélité à une idée de l’homme et enfin l’amour), la volonté de Winston a flanché, il a opéré la soumission intérieure. En jetant Julia en pâture aux rats, Winston détruit l’autre en lui et renonce à soi. Les amants s’étaient pourtant dit : « La seule chose qui importe, c’est que nous ne nous trahissions pas l’un l’autre. (...) S’ils peuvent m’amener à cesser de t’aimer, là sera la vraie trahison. Elle considéra la question. Ils ne le peuvent pas, dit-elle finalement. C’est la seule chose qu’ils ne puissent faire. Ils peuvent nous faire dire n’importe quoi, absolument n’importe quoi, mais ils ne peuvent nous le faire croire. Ils ne peuvent entrer en nous. » (p. 236-237) Le salut leur semblait donc résider dans l’infime parcelle d’intériorité que le sujet leur paraissait pouvoir préserver, les « quelques centimètres cubes de (son) crâne. » (p. 44) Or, cela n’est pas suffisant, puisque la peur absolue (non de la mort, mais de la déchéance) déclenche une réaction de protection.

Dans 1984, comme dans tout système totalitaire, la mise en scène du pouvoir est centrale. L’image y occupe une place prépondérante. Big Brother n’est pas simplement celui qui regarde, il est aussi celui qui apaise. En effet, dans les « Minutes de la Haine », sur l’écran, après la figure du Mal, le visage et la parole de Goldstein, apparaît la figure de Big Brother : « Au même instant, ce qui provoqua chez tous un profond soupir de soulagement, la figure hostile fut remplacée, en fondu, par le visage de Big Brother, aux cheveux et à la moustache noirs, plein de puissance et de calme mystérieux, et si large qu’il occupa presque tout l’écran. (...) La petite femme aux cheveux roux s’était jetée en avant sur le dos d’une chaise. Avec un murmure tremblotant qui sonnait comme « Mon sauveur », elle tendit les bras vers l’écran. Puis elle cacha son visage dans ses mains. Elle priait. » (p. 30) La non-disponibilité à soi, la peur de l’inconnu, du mal induisent la plus entière disponibilité pour le pouvoir. La conjugaison sur l’écran du Mal et du Sauveur répond au fantasme de l’unité, puisque la lutte des deux principes s’achève par la victoire du Bien, de la Vérité et par le rejet de la différence, de l’inconnu dans les ténèbres extérieures. Dès lors, entre Goldstein et Winston, entre Julia, sa mère et Winston, entre l’Autre et le Même, entre la mort, l’impuissance, la souffrance, la peur et le fantasme de l’absolu s’interpose Big Brother. « La lutte était terminée. il avait remporté la victoire sur lui-même. Il aimait Big Brother. » (p. 416) (5)

Le pouvoir n’a plus alors besoin de torturer, de réformer, puisque le sujet s’est dépossédé de lui-même. Au début, dans la scène des « Minutes de la Haine », Big Brother et Goldstein étaient alternativement l’objet de la croyance, parce que Winston avait encore un pied à l’extérieur du « lieu où il n’y a pas de ténèbres ». À la fin, Big Brother n’est pas simplement le seul objet de la croyance, il en est le sujet : son regard sur le monde est devenu celui de Winston. Le « croire » et le « faire croire » se rencontrent alors en un « se faire croire » que décrit bien l’idée de double pensée. Celle-ci peut être comprise de plusieurs manières qui ne sont pas incompatibles. Il s’agit de crédulité, de faiblesse de jugement dans certains cas ; les masses sont réduites à l’état amorphe et admettent tout. Il s’agit de force de conviction dans d’autres, liée à un investissement volontaire hors du commun. La double pensée, le « se faire croire » n’est donc pas le simple produit de l’hypocrisie. Après avoir brûlé la preuve de la falsification dont parlait Winston, O’Brien répond ainsi à l’affirmation de celui-ci qu’elle demeure dans sa mémoire : « Je ne m’en souviens pas (...). Le cœur de Winston défaillit. C’était de la double pensée. Il avait une mortelle sensation d’impuissance. S’il avait pu être certain qu’O’Brien mentait, cela aurait été sans importance. Mais il était parfaitement possible qu’O’Brien eût, réellement, oublié la photographie. » (p. 350) Et dans la suite des entretiens, on lit : « La voix d’O’Brien était devenue presque rêveuse. L’exaltation, l’enthousiasme fou marquaient encore son visage. Il ne feint nullement, pensa Winston. Ce n’est pas un hypocrite. Il croit tous les mots qu’il prononce. » (p. 361)

Orwell aborde ici l’énigme de la personnalité totalitaire, et exclut qu’on puisse la comprendre à partir de l’arrivisme ou du cynisme. La « double pensée », le « se faire croire » donnent plutôt à penser qu’on a affaire à des personnalités schizophréniques, capables de négliger leur propre mensonge, d’une importance nulle par rapport à la Vérité. Le fantasme de l’unité, de la puissance absolue détermine une fascination, un enthousiasme sans limites, par rapport auxquels les faits sont négligeables. « Dans son rôle d’administrateur, il est souvent nécessaire à un membre du Parti intérieur de savoir qu’un paragraphe ou un autre des nouvelles de la guerre est faux et il lui arrive souvent de savoir que la guerre est entièrement apocryphe (...). Mais une telle connaissance est neutralisée par la technique de la doublepensée. Entre-temps, aucun membre du Parti intérieur n’est un instant ébranlé dans sa conviction mystique que la guerre est réelle et qu’elle doit se terminer victorieusement pour l’Océania. » (p. 273-274)

 

Refuser la synthèse

La fiction orwellienne rend compte de la nature du totalitarisme, en faisant de la coïncidence du « croire » et du « faire croire », de la destruction de l’identité personnelle, le ressort de ce nouveau type de régime. Le livre de Goldstein dit ainsi : « Les deux buts du Parti sont de conquérir toute la surface de la terre et d’éteindre une fois pour toutes les possibilités d’une pensée indépendante. » (p. 274)

On trouve apparemment dans ce livre apocryphe la reconnaissance de la nature du pouvoir. Mais le livre a été remis à Winston par O’Brien, dans une parodie de dissimulation. Il ne s’agit pas de lui permettre de comprendre l’organisation de l’Angsoc ni les raisons de la domination totalitaire. Ce serait répondre à son désir le plus profond (6), le reconnaître comme sujet autonome et admettre la possibilité d’une vérité autre. La Fraternité (Brotherhood en anglais) dirigée par Goldstein est en fait le double de Big Brother, elle demande à ses membres une soumission aveugle, un abandon de toute humanité. (7)

Le totalitarisme ne saurait se contenter de la persécution, aussi violente et efficace soit-elle, il n’existe comme tel que grâce à l’enthousiasme des masses, à la participation de chacun à l’entreprise de sa propre aliénation. La révolte de Winston était, dès le début, vouée à l’échec. En effet, sa foi en un Autre sauveur (Goldstein) le soumettait à l’espoir d’une délivrance à l’égard de soi et de ses incertitudes, alors que seul l’attachement à soi et à sa fragile humanité pouvait être source de résistance au pouvoir totalitaire. La croyance de la victime du régime totalitaire ne fusionne avec son « faire croire » que parce que celle-ci y est prédisposée.Winston est fasciné par la puissance qui permet tout, cela fait d’abord de lui le complice inconscient du pouvoir, puis la victime consentante de la perte de son individualité.

Quand il demande au sujet du livre de Goldstein : « Est-ce vrai, ce qu’il dit ? » O’Brien répond : « Dans sa partie descriptive oui. Mais le programme qu’il envisage n’a pas de sens. » (p. 369) Aucune raison ne peut être apportée, aucune alternative ne peut être trouvée, il ne reste que le fait brut de l’Angsoc. Winston n’a plus alors qu’à reconnaître qu’il n’y a pas de solution et donc à se soumettre ou à mourir. Le choix de la mort serait son dernier acte de liberté. Mais le pouvoir totalitaire a besoin de vivants et Winston s’est vidé de toute substance propre. Reste alors à dévoiler le visage de Big Brother sous la figure de Goldstein. Reste à libérer Winston de Julia. 1984 nous apprend que le totalitarisme n’est pas un simple vernis, que la pensée totalitaire a effectivement conquis les esprits, en faisant que chacun adopte le point de vue du pouvoir. Orwell avait fait l’expérience de la disponibilité de la pensée aux principes totalitaires, dès la guerre d’Espagne, dans la presse et les rangs des communistes.

Il met en évidence que la résistance à l’emprise totalitaire n’est possible que si un principe de croyance autonome demeure. Un tel principe réside dans le « bon sens », dans l’honnêteté commune, dans l’amour sensuel de Julia, le geste naturel de la mère de Winston pour protéger sa fille. Car cela nous conduit au-delà du fantasme du pouvoir absolu. « Les gens de deux générations auparavant n’essayaient pas de changer l’Histoire. Ils étaient dirigés par leur fidélité à des règles personnelles qu’ils ne mettaient pas en question. Ce qui importait, c’étaient des relations individuelles, et un geste absolument efficace, un baiser, une larme, un mot à un mourant, pouvaient avoir en eux-mêmes leur signification. » (p. 235) Il ne s’agit pas d’opposer un « croire » à un autre, comme un « faire croire » à l’autre, mais de préserver la distance entre le « croire » et le « faire croire », empêcher leur synthèse qui est toujours au bénéfice du second. La résistance au totalitarisme, et plus largement aux propagandes qui promettent l’absolu, suppose qu’on se réconcilie avec la finitude de la condition humaine. La croyance n’est plus alors une disposition à la crédulité, elle est au contraire l’affirmation inquiète de ce qui est humain, éloignée de toute certitude globale sur l’existence.

 

 

(1) Les citations de 1984 sont données dans la traduction française d’Amélie Audiberti, Paris, Gallimard, 1950, coll. Folio. Ici p. 300. Par la suite, la page concernée sera indiquée dans le corps du texte, à la fin de la citation.

 

(2) Claude Lefort, Un homme en trop, Réflexions sur « L’Archipel du Goulag », Paris, Seuil, 1976, coll. Combats, p.88.

 

(3) Claude Lefort, Esquisse d’une genèse de l’idéologie dans les sociétés modernes, in Les formes de l’histoire, Paris, Gallimard, 1978, coll. Folio essais, 2000, p.535.

 

(4) Voir Miguel Abensour, De la compacité, Architectures et régimes totalitaires, Paris, Sens et Tonka, 1997.

 

(5) Ce passage qui clôt le récit et précède l’annexe sur les principes de la novlangue est écrit en majuscules dans le texte.

 

(6) « Je comprends comment. Je ne comprends pas pourquoi. », avait-il écrit dans son journal (p. 117).

 

(7) « Si votre intérêt exigeait, par exemple, que de l’acide sulfurique fût jeté au visage d’un enfant seriez-vous prêt à le faire ? » (p. 246)

 

© Florent Bussy