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George Orwell et le totalitarisme

Florent Bussy

Groupe de Recherche en Histoire Immédiate (Université de Toulouse le Mirail), juin 2003

 

Totalitarisme et littérature

Prendre 1984 d’Orwell comme fil conducteur d’une étude du totalitarisme semble être un lieu commun. En effet rien n’a peut-être mieux incarné l’idée du totalitarisme que le système de l’Angsoc. Les appréciations courantes du livre répondent d’ailleurs à cette communauté de destin, du rejet par impossibilité du totalitarisme à jamais se réaliser (ainsi à la date de 1984, rien de ce qui était prophétisé ne se serait passé) à la reconnaissance des nombreuses intuitions d’Orwell, qui lui auraient fait saisir les traits majeurs des systèmes totalitaires. Orwell aurait produit une caricature des systèmes totalitaires existant, une contre-utopie, interdisant, du fait de ses excès, de comprendre la véritable nature des tyrannies modernes. Ou il aurait saisi, dans une fiction, l’essence du totalitarisme que les philosophes auraient déterminée conceptuellement, à peu près à la même époque.

Cette compréhension qui relie le roman à l’histoire n’est évidemment pas fausse. Orwell a contribué, plus que quiconque, à l’intelligence du totalitarisme. Pourtant elle conduit le plus souvent à ne pas considérer la valeur littéraire de l’ouvrage en privilégiant les analyses théoriques qu’Orwell y mène. Ainsi les deux longs passages du livre qui présentent une étude du système de l’Angsoc (le livre de Goldstein que Winston découvre en décollant les pages du dictionnaire de novlangue que lui a remis O’Brien, et l’appendice qui présente les principes du novlangue) peuvent-ils apparaître comme des pièces rapportées, extérieures, mal intégrées à la trame narrative. Orwell s’y ferait théoricien, abandonnant le terrain proprement littéraire. Cette interprétation a été et est encore dominante. Ainsi, peu avant la mort d’Orwell, le club de livre américain à grande diffusion, The Book of The Month, lui proposait-il d’éditer 1984, mais en lui demandant de retirer de son roman les deux passages mentionnés.

Le statut d’oeuvre d’art de 1984 ne peut pourtant être mis en doute. En effet ce roman accomplit l’ambition littéraire d’Orwell, telle qu’il l’a définie en 1946 : « Animal Farm est le premier livre où je me sois, en pleine connaissance de cause, efforcé de fondre en un même projet l’art et la politique. »[1] La politique est centrale dans son oeuvre, mais son travail littéraire ne constitue pas simplement une mise en forme de ses idées. « Lorsque je considère mon travail, je constate que c’est toujours là où je n’avais pas de visée politique que j’ai écrit des livres sans vie, que je me suis laissé prendre au piège des morceaux de bravoure littéraire, des phrases creuses, des adjectifs décoratifs, de l’esbroufe pour tout dire. »[2]On trouve en effet dans 1984 quelque chose qui ne saurait être dit par la philosophie, la sociologie politique ou l’étude historique. Les mots courants semblent impuissants à dire une expérience aussi contraire à l’existence quotidienne, permise et confortée par des garanties juridiques, que mène la majorité des hommes. Orwell réalise ce tour de force de mettre en scène la vie dans la société totalitaire, au point de la rendre palpable, vivante pour tout dire (c’est-à-dire sensible et angoissante), ce qui est le propre de toute grande oeuvre littéraire. 1984 ne dit pas l’essence du totalitarisme, comme le fera Arendt, il montre le totalitarisme en acte, dans le regard, les illusions et le désespoir d’un homme, et dans l’invitation au renoncement et à la complicité de son tortionnaire. La compréhension du totalitarisme est enrichie par la multitude de faits, objets, situations apparemment anodines, et indicibles par l’analyse théorique. Sont emblématiques ici l’étonnement, l’émotion, l’incompréhension de Winston face à un simple morceau de corail sous verre, signe d’un temps autre, utopique, inaccessible, et pour nous infiniment banal et insignifiant.

Nous avons retenu deux domaines d’étude du totalitarisme dans 1984. D’abord l’espace, qui est un enjeu pour le pouvoir totalitaire, dans la mesure où s’y déroule le rapport à soi et aux autres, dont le principe doit être conquis pour ne pas être la source d’une résistance. Ensuite la question de la différence, parce qu’il ne peut y avoir de totalitarisme que si le pouvoir est en mesure de s’opposer à l’apparition d’une différence quelconque (raciale, sociale, morale, familiale, intime, culturelle, esthétique) de l’individu par rapport à ses normes, s’il est capable d’exercer une pression telle qu’aucune parole ou action autonome ne puisse naître. La fiction rejoint la réalité, parce qu’elle colle au plus près de l’expérience totalitaire, elle dit les difficultés et impasses de la résistance, la terreur qui produit la solitude et suscite le conformisme et l’enthousiasme, l’unité et l’impossible clôture de la société.

 

 

La question de l’espace

Espace du pouvoir et espace propre

Le roman s’ouvre sur le regard de Big Brother. Winston rentre chez lui, dans l’escalier : « à chaque palier, sur une affiche collée au mur, face à la cage de l’ascenseur, l’énorme visage vous fixait du regard. C’était un de ces portraits arrangés de telle sorte que les yeux semblent suivre celui qui passe. Une légende, sous le portrait, disait : BIG BROTHER VOUS REGARDE. »[3] Ce regard est prolongé, à l’intérieur de l’appartement, par le son du télécran « qui pouvait être assourdi, mais (qu’)il n’y avait aucun moyen d’éteindre complètement. » (p.12) Le télécran transmet l’information, le son et l’image dans un sens et dans l’autre, il est télévision et caméra.

Il n’est nul endroit où l’on puisse échapper au regard. « De tous les carrefours importants, le visage à la moustache noir vous fixait du regard. » (p.12) Modelées sur le Panopticon (où tout peut être vu) imaginé par Bentham pour organiser la vie carcérale, les cités de l’Angsoc sont fondées sur l’impossibilité de l’intimité, sur la non disponibilité à soi-même que produit la surveillance permanente, intégrée par chacun depuis toujours. « Naturellement, il n’y avait pas moyen de savoir si, à un moment donné, on était surveillé. Combien de fois, et suivant quel plan, la Police de la pensée se branchait-elle sur une ligne individuelle quelconque, personne ne pouvait le savoir. On pouvait même imaginer qu’elle surveillait tout le monde, constamment. (...) On devait vivre, on vivait, car l’habitude devient instinct, en admettant que tout son émis était entendu et que, sauf dans l’obscurité, tout mouvement était perçu. » (p.13)

Permanente, cette surveillance a pour but de produire une surveillance seconde, plus fondamentale, la surveillance de soi par soi. Surveillance consciente comme dans le cas de Winston qui l’a mal intégrée, douloureuse par conséquent, parce qu’elle est de tous les instants. « Porter sur son visage une expression non appropriée était en soi une offense punissable. Il y avait même en novlangue un mot pour désigner cette offense. On l’appelait facecrime. » (p.93) Surveillance inconsciente : chaque fois qu’une idée - ou même une impression - non orthodoxe surgit, un mécanisme la refoule. « L’arrêtducrime, c’est la faculté de s’arrêter net, comme par instinct, au seuil d’une pensée dangereuse. » (p.301)

L’enjeu totalitaire premier est l’espace, il est le lieu où s’exerce tout pouvoir. Sans espace propre, il n’est ainsi nulle place pour la subjectivité. Orwell montre que l’intériorité pure est une illusion, que l’intimité n’est possible qu’à la condition de pouvoir préserver un espace, ne serait-ce qu’imaginaire. Sans un tel espace, toute subjectivité s’étiole jusqu'à disparaître. L’occupation de tous les points, plis et replis de l’espace empêche en effet l’existence d’un lieu où l’individu puisse se rapporter à soi, penser à partir de principes propres et entretenir des relations humaines autonomes, irréductibles à un modèle social.

Winston s’efforce donc de recréer ou d’inventer un espace propre. Tout le roman n’est qu’une longue et désespérée tentative d’échappement. D’abord dans un angle inaccessible au télécran, dans son cahier, dans le tiroir, dans les toilettes[4], puis chez les prolétaires, dans la campagne, dans la chambre secrète, enfin dans l’espace privé de la mémoire. Mais rien n’y fait. « Dans le sommeil ou la veille, au travail ou à la table, au-dedans ou au-dehors, au bain ou au lit, pas d’évasion. Vous ne possédiez rien, en dehors des quelques centimètres cubes de votre crâne. » (p.44) Et encore peut-on imaginer un conditionnement subliminal. Ainsi, dans un rêve récurrent, Winston rencontre-t-il O’Brien qui lui parle d’un « lieu où il n’y a pas de ténèbres ». Ainsi le télécran modèle-t-il quotidiennement la pensée et l’imagination par la propagande.

 

L’espace et l’utopie

1984 explore, dans la lutte désespérée de Winston pour se raccrocher à un fragment de réalité susceptible d’échapper à l’emprise du pouvoir, les lieux possibles de la résistance. L’exploration psychologique du roman (tant dans l’obstination de Winston à retrouver son passé, dans sa volonté de délimiter un espace propre avec Julia, que dans la méticuleuse entreprise d’O’Brien pour éliminer toute subjectivité propre en Winston) doit ainsi être comprise comme l’étude du lieu d’expression du pouvoir politique, le rapport à soi et à l’autre. Ce lieu est partout et en même temps n’est nulle part, en nous et en l’autre, dissimulé et exposé. Il est le lieu, le topos, de la différence, insaisissable et inépuisable. C’est seulement quand le pouvoir réussit à le cerner et lui retirer toute vertu contestataire, qu’il peut détruire les limites qu’il rencontre dans son exercice. Le totalitarisme procède de cet épuisement, mais rien ne saurait garantir son caractère définitif.

On peut parler d’utopie pour qualifierce lieu.Mais il ne faut pas l’entendre au sens de ce qui n’existe pas ou ne saurait exister, mais comme l’ici et maintenant qui ne coïncide pas avec lui-même, qui n’est nulle part au sens où il ne saurait se réduire à un lieu assignable, mais fait signe vers un ailleurs, un à-venir, et qui résiste par son acharnement même à ne pas disparaître.

Par son combat, Winston semble autoriser une percée dans l’espace de la surveillance. Il s’agit d’assurer la possibilité d’avoir un regard propre sur le monde. De délimiter un « espace privé », un chez-soi, au sens de la constitution de soi en tant que sujet pensant. De définir un lieu qui soit réellement inaccessible au pouvoir comme à toute détermination, une utopie, qui serait le sens et la condition de toute résistance. En effet en dehors de ce lieu, il n’y a plus de place pour la responsabilité, la fidélité, l’attachement mais seulement pour l’orthodoxie et donc, dans un Etat violent, pour la haine et la mort. Résister à l’emprise du pouvoir totalitaire, c’est sauver un espace qui soit un espace de partage et même d’amour. Ainsi Winston écrit-il dans son journal : « Au futur ou au passé, au temps où la pensée est libre, où les hommes sont dissemblables mais ne sont pas solitaires. » (p.45)Cet espace privé, libre, de solidarité, il le trouve dans l’écriture d’un journal, dans « le Pays doré » de ses rêves, où la nature échappe à la domination de l’esprit, à la réduction aux normes du pouvoir et de la production (p.49), dans les vestiges du passé, comme le morceau de corail sous verre qu’il achète dans une boutique prolétarienne[5], dans l’attachement à ses sentiments, dans le secret.[6]

Cet espace privé détermine une paix véritable, où l’individu n’est pas en lutte permanente avec lui-même (dans l’inquiétude de la différence, de l’arrestation, de la surveillance), et avec les autres, qu’il faut observer, traquer, dénoncer pour ne pas l’être soi-même. « Etre absolument seul, dans une paix complète, sans personne qui vous surveille, sans voix qui vous poursuive, n’entendre que le chant de la bouilloire et le tic-tac amical de l’horloge. » (p.140)

 

La contre-utopie

Mais l’Angsoc est la réalisation-destruction de l’utopie, du lieu de nulle part, parce qu’il n’y a plus de nulle part, que tout lieu est habité, jusqu'à l’univers dans son ensemble qui n’existe, selon les mots d’O’Brien, que « dans l’esprit humain » (p.352), lequel peut être modelé par toutes sortes de pressions.[7] L’espace est conquis par le regard du Parti intérieur, par celui des autres membres du Parti extérieur et surtout par le nôtre qui ne nous appartient pas, qui n’est que le clone de celui de Big Brother. Chacun est donc indisponible à lui-même, sans espace propre. Il s’avérera ainsi que « le lieu où il n’y a pas de ténèbres » qu’O’Brien promet à Winston est le Ministère de l’Amour où les lumières sont sans cesse allumées et où aucun repli dans un espace subjectif n’est plus possible, que bien loin d’être l’envers de 1984, il en est l’expression achevée. Comme la Fraternité (Brotherhood) de Goldstein est le double de l’Angsoc (de Big Brother).

L’opposition des espaces surveillé-privé n’est, dans la première partie du roman, présentée que de manière statique, elle n’est pas encore une confrontation. Limitée aux « quelques centimètres cubes  de votre crâne », elle disparaîtrait bientôt, laissant place à la fusion de la pensée et du pouvoir. Pour qu’elle se réalise, elle doit prendre la forme d’une lutte concrète avec le pouvoir. Il faut donc que Winston rencontre Julia et O’Brien, l’intimité, la sexualité, la nature comme révolte, puis la conspiration politique, qu’il s’exerce à la lutte contre l’aliénation en situation, qu’il s’essaie à la réappropriation du passé dans des actes concrets et exposés, qu’il connaisse finalement l’arrestation. Le thème de l’espace privé fait alors place à celui de la différence (son affirmation, sa fragilité, son irréductibilité).

 

 

Totalitarisme et différence

Le fantasme totalitaire

Le totalitarisme signifie que la société forme une totalité excluant toutes différences. Les principales objections faites à ce concept reposent sur l’impossibilité anthropologique de la clôture. Pourtant le terme n’a pas été forgé pour désigner une totalisation effective, mais la fiction de la totalité. Amendola l’emploie pour la première fois pour dire le sens du scrutin électoral dans l’Italie fasciste des années 20 : désigner l’ensemble des candidats en les choisissant parmi les partisans de Mussolini ou des personnalités dociles. « "Totalitaire" est comme la résultante arithmétique originale de "majoritaire et de minoritaire." »[8]Le terme « totalitarisme » sert à désigner la spécificité des nouveaux régimes qui s’opposent à la séparation de l’Etat et de la société, à l’existence d’institutions indépendantes, comme les Eglises, les syndicats ou les partis politiques. Tout doit y être soumis aux normes définies par le pouvoir.

Mais il ne faut pas considérer que, puisque les régimes totalitaires n’ont pu s’imposer définitivement, le concept de totalitarisme désigne une illusion. En effet l’ambition de forger une société une, échappant à l’histoire et à la différence, suscite des formes inédites de l’exercice du pouvoir. Ce sont ces formes que le « totalitarisme » désigne. C’est ce qu’Orwell met en évidence dans 1984.

Le totalitarisme s’appuie sur la séparation constante du même et de l’autre. Un régime totalitaire ne peut ainsi se suffire de la persécution des opposants réels, parce qu’elle s’achève rapidement. Il importe donc que soient découverts et révélés de nouveaux complots et ennemis. C’est pourquoi la déportation a commencé à se déchaîner en URSS et en Allemagne nazie lorsque tous les opposants n’étaient plus en mesure d’agir d’une quelconque manière.   

Le totalitarisme n’existe que par l’affirmation de l’unité. Celle-ci apparaît d’abord comme illusoire, parce que la différence est indépassable. Dans 1984, le système décrit par Orwell constitue bien une fiction totalitaire, cependant il ne faut pas l’entendre au sens d’une totalité fictive, mais mimée, constamment affirmée et consolidée. C’est l’action permanente du pouvoir contre la différence, la mobilisation de la société elle-même qui le permettent. L’achèvement de la guerre dans la victoire ou la défaite, l’arrêt de la persécution ou de l’entreprise de falsification impliqueraient au contraire une stabilisation de l’exercice du pouvoir, la renaissance de liens indépendants, interdisant l’unification de la société.

De plus la totalité n’est pas le but d’un avenir indéterminé, elle est affirmée ici et maintenant, par l’action du pouvoir. 1984 ne décrit pas l’achèvement à venir (le titre a induit en erreur) ou l’objectif inaccessible du totalitarisme. Orwell prend ainsi au sérieux la signification du totalitarisme. Il montre que, dans la paralysie de la société, dans l’omniprésence du pouvoir, la fiction de la totalité devient réalité. La fiction et non la totalité elle-même. Le totalitarisme ne suppose donc pas que la différence disparaisse réellement, ce qui est impossible, mais qu’elle ne puisse pas apparaître, qu’on la nie constamment. L’action n’est alors plus un simple moyen, mais son propre but. De même le pouvoir ne vise pas un ailleurs incertain, une société une par-delà les différences, elle la réalise, sous la forme d’un espace sans replis (« Big Brother vous regarde ») et d’un temps réduit au présent.

On peut alors comprendre le propos déconcertant de O’Brien, qui révèle le sens du totalitarisme : « Le pouvoir n’est pas un moyen, il est une fin. On n’établit pas une dictature pour sauvegarder une révolution. On fait une révolution pour établir une dictature. La persécution a pour objet la persécution. La torture a pour objet la torture. Le pouvoir a pour objet le pouvoir. » (p.371-372) Il faut y lire le fétichisme du pouvoir, le fantasme d’une société unie et pourvue d’une puissance sur elle-même sans précédent. Le cynisme affiché n’en épuise en effet pas le sens, il est lui-même l’expression du mépris de la différence.

 

L’enthousiasme ou l’abolition symbolique

Le totalitarisme implique également l’intégration des masses dans l’exercice du pouvoir. D’où le quadrillage de l’espace social par les militants, même dans ses dimensions les moins publiques (associations de loisirs, comités de quartier). D’où la communication de masse, le monopole du discours et des critères de la légitimité. Une telle participation des masses permet en effet l’enthousiasme et par conséquent la rupture avec l’opposition de l’Etat et de la société. La surveillance de chacun par chacun, l’activisme, la surenchère des travailleurs et des déportés sont autant de formes de réalisation d’une société totale, à la fois sujet et objet de l’action.

Dans le totalitarisme, les masses participent à l’exercice de leur domination. En effet l’affirmation de la victoire finale, de l’amélioration des conditions de vie, associée à l’organisation pointilleuse de la vie, sert à produire l’enthousiasme. Et plus le pouvoir entretiendra la violence, la pénurie, la frustration, la peur, plus il pourra leur apporter des solutions réelles ou imaginaires. Quand l’ennemi est présenté comme étant aux frontières de l’Etat, des victoires réelles mais minimes apparaîtront comme décisives. L’espérance est en effet d’autant plus vive que la souffrance et la crainte sont grandes. On peut comprendre de cette manière le lancement de défis dictés par l’idéologie, impossibles à relever ou sans intérêt pratique, mais dont l’entreprise laisse les sociétés exsangues. En effet est ainsi entretenue la crise nationale et internationale, nécessaire à l’exercice de la domination totale et donc à l’unité sociale.

Dans 1984, les Deux Minutes de la Haine décrites par Orwell rejoignent les grandes manifestations collectives soviétiques et nazies. En figurant la présence et la destruction de la différence, elles réalisent la totalité, d’où la nécessité de leur répétition. « Comme d’habitude, le visage d’Emmanuel Goldstein, l’Ennemi du Peuple, avait jailli sur l’écran. Il y eut des coups de sifflet çà et là dans l’assistance. La petite femme rousse jeta un cri de frayeur et de dégoût. Goldstein était le renégat et le traître. (...) Le programme des Deux Minutes de la Haine variait d’un jour à l’autre, mais il n’y en avait pas dans lequel Goldstein ne fût la principale figure. Il était le traître fondamental, le premier profanateur de la pureté du Parti. » (p.24-25) Avec les Minutes de la Haine, la volonté et la pensée individuelles s’abîment dans le groupe et le ressentiment se transforme en haine de la différence et en amour de la collectivité. La différence ne saurait être ressentie par chaque participant en son identité personnelle, elle est incarnée sur l’écran par le Traître et symboliquement détruite. L’unité totalitaire se réalise ici. Ainsi Winston remarque-t-il : « L’horrible, dans ces Deux Minutes de la Haine, était, non qu’on fût obligé d’y jouer un rôle, mais que l’on ne pouvait, au contraire, éviter de s’y joindre. Au bout de trente secondes, toute feinte, toute dérobade devenait inutile. Une hideuse extase, faite de frayeur et de rancune, un désir de tuer, de torturer, d’écraser des visages sous un marteau, semblait se répandre dans l’assistance comme un courant électrique et transformer chacun, même contre sa volonté, en un fou vociférant et grimaçant. » (p.28)

Les frustrations de la vie dans l’Océania, sous la domination de l’Angsoc, s’expriment et s’annulent, faisant jaillir une unité, une communion dans la violence. Le discours de Goldstein canalise la haine refoulée, et d’un même élan chacun s’abandonne au déchaînement des vociférations et actes hystériques. La privation (de biens de consommation, affective, sexuelle[9]) produit des émotions violentes que le pouvoir accapare à son profit en promettant le salut.

Les Minutes de la Haine expriment la schizophrénie inséparable de la domination totalitaire. Les participants aiment et haïssent, à la fois, le pouvoir. Ils expriment leurs souffrances d’abord en criant sur Goldstein, mais cette expression est dangereuse, grosse de violences retournées contre soi et contre la société. Winston montre ainsi que la cible de la haine est pendant un certain temps indéterminée. « La rage que ressentait chacun était une émotion abstraite, indirecte, que l’on pouvait tourner d’un objet vers l’autre. (...) Ainsi, à un moment, la haine qu’éprouvait Winston n’était pas du tout dirigée contre Goldstein, mais contre Big Brother, le Parti et la Police de la Pensée. » (p.28) Mais l’organisation de la « cérémonie » permet que triomphe finalement l’ordre. En effet Big Brother intervient ensuite, « plein de puissance et de calme mystérieux, et si large qu’il occup(e) presque tout l’écran » (p.29), pour promettre la victoire et produire la réconciliation. La différence demeure dans cette indétermination passagère, mais elle est aussitôt dominée et éliminée par le choeur des cris s’accomplissant finalement dans l’hymne à la gloire de Big Brother, « long murmure sonore, curieusement sauvage » (p.30).

La schizophrénie s’incarne ici dans cette tendance double à la lucidité, au ressentiment d’un côté et à la soumission[10], à la réconciliation de l’autre. Elle est constitutive de la société totalitaire, d’abord parce qu’elle est nécessaire à la domination sans fin ni limites que compromettrait une satisfaction consolidée, et ensuite parce qu’elle caractérise inévitablement la subjectivité des masses, poussées à haïr le pouvoir et la frustration qu’il impose, et à s’y soumettre en consentant à ses solutions imaginaires liées à la destruction de l’ennemi. Ainsi chacun est-il partagé entre haine et amour de Big Brother, tel Parsons, orthodoxe servile, qui répète « A bas Big Brother ! », pendant son sommeil (p.331) et est fier que sa fille l’ait fait arrêter. L’achèvement du totalitarisme et de son entreprise de destruction de la différence s’achève avec la complicité de la victime.

 

Complicité et résistance

1984 n’est pas le récit d’un échec de la résistance du fait de l’arrestation ou de la mort, car si Winston était simplement mort sans trahir Julia, il serait sorti victorieux de l’épreuve, son amour aurait signifié qu’il emportait son refus de l’Angsoc dans la tombe. Or 1984 est le récit de la victoire du totalitarisme sur l’homme.

Julia est très différente de Winston. En effet elle veut vivre, et non pas changer le monde, elle ne traîne aucun problème de conscience, ni ne s’interroge sur son passé. A ce titre, elle ne diverge en rien des prolétaires qui échappent à l’emprise du régime. Individualiste, sensuelle, Julia est inoffensive, elle représente la nature désirante, aimante de l’homme, que le Parti n’aura de cesse de détruire, parce qu’elle est immortelle.

Winston est un personnage à la personnalité ambiguë. Il y a une secrète connivence entre le dissident et l’homme totalitaire. Ainsi O’Brien dit-il lors d’une des séances de tortures :  « J’aime parler avec vous. Votre esprit me plaît. Il ressemblerait au mien s’il n’avait été malade. » (p.365) Les entretiens des deux personnages sont déconcertants, ils témoignent à la fois de la lutte à mort et de la proximité. « O’Brien était quelqu’un avec qui on pouvait causer. (...) Il l’avait torturé jusqu’aux limites de la folie (...). Cela ne changeait rien. Dans un sens, cela pénétrait plus profondément que l’amitié. Ils étaient des intimes. » (p.356) Winston est vulnérable parce qu’il veut comprendre les raisons de l’exercice si violent du pouvoir. C’est là la motivation de l’intérêt que lui porte O’Brien, dont on apprend qu’il le surveille depuis sept ans (p.346). Chercher les raisons, les fins de la barbarie, c’est être prêt à en entendre la justification, c’est se rapprocher des hommes totalitaires.

En accordant du crédit à l’idée de la Fraternité (Brotherhood), Winston est prêt à céder aux sirènes de l’objectif ultime qui justifie tout. O’Brien lui fait ainsi écouter le serment qu’il a prononcé. « Deux autres voix parlaient. (...) C’était un enregistrement de la conversation qu’il avait tenue avec O’Brien, la nuit où il s’était enrôlé dans la Fraternité. Il s’entendit promettre de mentir, voler, falsifier, tuer, d’encourager la morphinomanie, la prostitution, de propager les maladies vénériennes, de lancer du vitriol au visage des enfants. » (p.380) Son serment d’allégeance à la Fraternité était un engagement d’obéissance aveugle, d’acceptation de la violence sans limites, il constituait un pas vers la soumission à l’Angsoc. O’Brien parle ainsi de réintégration. « Votre réintégration comporte trois stades. Etudier, comprendre, accepter. » (p.368-369)

 

C’est dans l’opposition de l’attachement de Winston aux sentiments, à la simple humanité, et de la recherche d’une justification de la monstruosité, que se joue l’expérience totalitaire. Hésitation entre l’évidence de la barbarie et le « pourquoi pas ? ». Julia, elle, d’expérience (« instinctivement » pourrions-nous dire), n’hésite pas. Winston est aimé par Julia, il comprend qu’il l’était par sa mère, mais cela ne lui suffit pas, il veut partager sa connaissance, pour trouver la confirmation de ce qu’il a élucidé. « Peut-être ne désirait-on pas tellement être aimé qu’être compris. » (p.356) Winston représente l’intelligence humaine mais l’intelligence, coupée des sentiments, d’une mémoire affective, ne protège en rien de la fascination totalitaire. Le désir de comprendre menace Winston dont l’échec ne réside pas dans la mort mais dans le détachement de l’amour et la tentation d’une compréhension-justification.

L’acte de renonciation de Winston à soi et à son humanité s’opère du fait de la confrontation dans un miroir avec son propre corps, après des mois de torture. On peut lire ici l’image de l’angoisse de la finitude, de notre corps mortel. Cette angoisse ne peut être annulée que par un acte d’allégeance. L’ultime tentation, dans laquelle la personnalité se défait, consiste dans le désir d’échapper à la finitude, à soi-même pour accéder à la puissance, à l’immortalité, à la réalisation du fantasme. Le corps humain, fragile et mortel, est alors sacrifié au profit du corps immortel du Parti. Cette séparation, cette nouvelle naissance n’est possible que si sont rejetés les corps qui ont nourri celui de Winston : ceux de sa mère et de Julia. Winston avait peur d’avoir tué sa mère et sa sœur. La chambre 101 conduit à la réalisation du cauchemar. Le renoncement à l’amour de Julia est la réalisation du meurtre de sa mère. « Il n’y avait qu’une personne sur qui il pût transférer sa punition, un seul corps qu’il pût jeter entre les rats et lui. Il cria frénétiquement, à plusieurs reprises : Faites-le à Julia ! Faites-le à Julia ! Pas à moi ! Julia ! Ce que vous lui faites m’est égal. Déchirez-lui le visage. Epluchez-la jusqu’aux os. Pas moi ! Julia ! Pas moi ! » (p.402) Le corps de Julia et celui de sa mère le protégeaient du Parti et des rats (ses propres pulsions meurtrières, de haine qui font de lui le complice désigné du pouvoir totalitaire), d’un même geste naturel.[11] Ils sont remplacés par le visage de Big Brother qui le protège de l’amour humain, et fait surgir de lui, dans un ultime acte d’abandon, le rat qu’il était potentiellement depuis son enfance, depuis qu’il avait arraché le chocolat des mains de sa sœur.

 

A l’issue du roman, il est possible de croire que, si O’Brien observait Winston, c’était pour le former en vue de sa succession, sachant que l’« essentiel de la règle oligarchique n’est pas l’héritage de père en fils, mais la persistance d’une certaine vue du monde et d’un certain mode de vie imposée par les morts aux vivants. » (p.298) 

 

1984 et nous

Le totalitarisme appartient aujourd’hui au passé. On ne peut dire pourtant qu’il ne nous concerne plus. En effet, qu’un tel mépris pour la liberté, la pensée, l’histoire, la morale aient été possibles, que la souffrance, l’angoisse vécues par les victimes aient pu n’avoir aucune valeur, font qu’on ne peut le considérer comme une parenthèse ou un simple accident de l’histoire. Les espoirs de la modernité politique (la liberté, la prospérité, la pacification des mœurs) sont venus buter contre. 1984 ne constitue pas seulement un témoignage important sur cet événement mais livre une leçon de nature politique : le fondement de toute résistance au totalitarisme réside dans une pensée libérée de la fascination des messianismes en tout genre. Nous n’aurions tiré aucune leçon du totalitarisme, si le fantasme de la totalité continuait à hanter nos espérances. Seules une pensée et une praxis ouvertes à la reconnaissance des limites de l’action politique ménagent, au contraire, une sortie de l’emprise totalitaire. Plus que jamais, à l’aube d’un siècle dont les premières manifestations sont marquées au coin de l’opposition entre violences extrêmes et de la domination aveugle d’une déraison économique, la lecture d’Orwell est indispensable à une démarche progressiste qui a renoncé à toute aspiration à la totalité et à l’absolu.

 

 

© Florent Bussy

 



[1] Pourquoi j’écris (1946), in George Orwell, Essais, articles et lettres, volume I (1920-1940), édition de Sonia Orwell et Ian Angus, trad. A.Krief-M.Pétris-J.Semprun, Paris, 1995, Editions Ivrea-Editions de l’encyclopédie des nuisances, p.26.

[2] Idem, p.27.

[3] Les citations de 1984 sont données dans la traduction française d’Amélie Audiberti, Paris, Gallimard, 1950, coll. folio. Ici p.11-12. Par la suite, la page concernée sera indiquée à la fin de la citation.

[4] « C’était l’endroit où on était le plus certain d’être continuellement surveillé par les télécrans. » (p.155)

[5] « C’était un rêve vaste et lumineux (...). Tout s’était passé à l’intérieur du presse-papier en verre. » (p.228)

[6] « Ils ne s’étaient jamais rendus maîtres du secret qui permettrait de découvrir ce que pense un autre homme. » (p.237)

[7] 1984 dévoile ici les ambiguïtés de l’utopie, tout à la fois principe critique des sociétés existantes, et prétention à la totalité, à la clôture de l’espace social sur lui-même. De l’utopie à la contre-utopie, il semble n’y avoir qu’un pas. A moins que l’utopie ne renvoie au caractère insaisissable, indépassable et incertain de l’espace subjectif, à la percée de l’individu contre la tentation de toute société à se fermer sur soi, à se figer.

[8] Michelle-Irène Brudny, Le totalitarisme, histoire du terme et statut du concept, in Communisme, n°47-48, La question du totalitarisme, Paris, L’Age d’homme, 1996, p.20.

[9] « La privation sexuelle entraînait l’hystérie, laquelle était désirable, car on pouvait la transformer en fièvre guerrière et en dévotion pour les dirigeants. » (p.190)

[10] « L’instant d’après, Winston était de coeur avec les gens qui l’entouraient et tout ce que l’on disait de Goldstein lui semblait vrai. » (p.28)

[11] « Quand le dernier morceau de chocolat avait été enlevé, la mère avait serré l’enfant dans ses bras. C’était un geste inutile, qui ne changeait rien, qui ne produisait pas plus de chocolat, qui n’empêchait pas la mort de l’enfant ou la sienne, mais il lui semblait naturel de le faire. » (p.234) - « D’un geste presque aussi rapide qu’il l’avait imaginé, elle avait arraché ses vêtements, et quand elle les jeta de côté, ce fut avec le même geste magnifique qui semblait anéantir toute une civilisation. » (p.179)