Compte-rendu.

 

Peter Diener, Le journal d’une folle,

éditions de l’aube, 2001, collection Regards croisés,

140 pages, 13 euros 57

 

Dans son premier roman, Le journal d'une folle, l'universitaire français d'origine hongroise, Peter Diener, met en scène une vieille dame hongroise et juive, qui réside dans une maison de repos psychiatrique aux Etats-Unis. Ses parents et sa soeur aînée Eva, ont été tués par les nazis hongrois au courant des années 1944-45. Elle remet à Peter Diener, un jour qu'il lui rend visite, son journal qu’elle conservait au fond de son armoire.

Seule survivante de sa famille, la vieille dame dialogue sans cesse avec ses disparus, et d'abord sa soeur. Elle accompagne dans le cauchemar la victime chérie, torturée à mort, partageant un peu de cette violence indicible de celle qui n'est pas revenue. Elle témoigne, par ce discours où les « je » se mêlent pour ne pas s'abandonner, pour ses proches, en répondant à l'impératif moral posé par Primo Levi dans Les naufragés et les rescapés, au sujet des musulmans : prêter une voix à celui qui a été privé de voix, témoigner de l’intémoignable.

Sa vie présente, après bien des années, est totalement absorbée par les événements tragiques de son enfance.  Mais la vieille dame est partagée tout au long de son récit entre la préservation de la mémoire (« comme l'oxygène pour les poumons ») et son rejet (« Passé d'horreurs. Passé de souffrance »). La mémoire ne saurait simplement être sainte, elle est aussi maudite, elle empêche de vivre, de prendre pied dans une réalité, oublieuse des morts certes, mais banale, quotidienne et donc vivante. Les images cauchemardesques et hallucinatoires de la torture de sa soeur, de l'exécution de ses tantes, des dernières pensées des victimes du gaz envahissent l’esprit de la vieille dame.

Aucune sérénité n'est possible. La vieille dame ne parvient ni à s'installer dans le présent (le retour n'y est que provisoire) et à oublier le passé (ce serait abandonner sa soeur à la torture que ses bourreaux lui firent subir), ni à échapper à la solitude et retrouver ses parents et sa soeur par la mémoire. Le désir est grand pourtant de céder à la réalité et au présent, pour échapper à l’horreur. Le négationnisme serait-il la solution ? Et si Eva était vivante, et si elle n'avait jamais été torturée ? Mais ne serait-ce pas plutôt un cauchemar ? Ne pouvant choisir, la vieille dame, au soir de son existence, s'abîme dans la folie, nous apprenant la violence qu'il faut endurer pour ne pas oublier et se faire ainsi le témoin des victimes. Cette folie, qu'elle sait, cette oscillation qui la conduit au bord de l'asphyxie, de la mort, ne témoignent-elles pas de son humanité, de sa volonté d'arracher la mémoire à la banalité quotidienne, évitant ce que celle-ci a pu produire, un mal banal, d’une violence sans pareille ?

Dans cette descente aux enfers de la mémoire, Peter Diener montre, d'une manière incomparable, l'expérience de fin du monde que fut la Shoah pour les Juifs d'Europe, et la difficulté de nombreux survivants à retrouver la confiance dans le monde. Il témoigne aussi de ce que nos sociétés, tentées par la banalisation, ne peuvent oublier, sans se condamner à l’inconscience et au mal. Il y a, dans ce roman d’un témoin, une leçon morale, dans le sens le plus noble du terme. Etre humain, c’est témoigner pour les sans voix.