Actes du colloque d’Albi Langages et Signification, La rhétorique des discours politiques, juillet 2004

 

Le discours totalitaire comme dénégation du discours politique

Florent Bussy

 

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p. 297

 

 

Introduction :

Le totalitarisme

Nous proposons ici un excursus dans le domaine de la philosophie politique, que nous espérons instructif pour le thème du colloque.              

Commençons par fixer les limites de cette intervention. A quoi fait référence l’expression « discours totalitaire » ? « Totalitaire » doit être entendu au sens des totalitarismes historiques, régimes en nombre limité apparus au XXe siècle. Ce mot désigne la parenté entre les régimes soviétique, khmer rouge, coréen, maoïste et nazi.

Le totalitarisme consiste en une prétention à la clôture de l’espace social sur lui-même, à la coïncidence du pouvoir et de la société[1], au dépassement des différences et des divergences et à l’unité sociale. Le pouvoir ne serait que l’émanation de la nation, de la nature ou de la classe universelle, le Chef en serait l’âme, la substance spirituelle, le Guide. La traduction de cette prétention, c’est la terreur policière qui sépare les êtres entre le groupe porteur d’avenir et promis au salut et les Ennemis de l’Humanité, promis à la mort.

Parler de « discours totalitaire » suppose la parenté des discours dans les régimes totalitaires. Parenté qui s’observe, par exemple, dans le contrôle des moyens de communication, dans la politisation des œuvres artistiques et dans la propagande destinée aux masses.

Mais on peut parler également du caractère totalitaire du discours lui-même au sein de ces régimes. Le discours totalitaire n’est pas seulement le discours tenu par le pouvoir totalitaire, il participe lui-même du totalitarisme.

Le concept de totalitarisme est en débat parmi les historiens, les politistes, les philosophes. Nous mesurons la nature polémique de son emploi. Ce n’est pas le lieu pour discuter de sa pertinence, que nous croyons incontestable pour l’étude des régimes politiques du XXe siècle et la compréhension de la violence dans laquelle celui-ci s’est abîmé. Nous reviendrons, toutefois, rapidement sur cette question à la fin de cette communication.[2]

 

1) Qu’est-ce qu’un discours totalitaire ?

Qu’est-ce qu’un discours ? Un discours doit être entendu comme l’expression intentionnelle et structurée d’une signification, qui implique un locuteur et un auditoire. Celui-ci peut être plus ou moins étendu, du public d’un meeting à un interlocuteur privé. Il existe plusieurs types de discours : il existe des discours privés (par exemple le discours amoureux), publics (le discours politique) ou semi-publics (le discours professionnel).

Le totalitarisme se caractérise par la négation de la distinction entre privé et public. Toutes les activités qui mettent en jeu un discours y acquièrent une dimension publique et idéologique, constituent des prolongements du discours tenu par le pouvoir. Plus, la majorité des activités y deviennent discursives. Les arts, les manifestations sportives, le travail, les commémorations, les chansons d’enfants, l’éducation, rien n’échappe, en droit, au discours idéologique. De même, les moyens de communication et d’information, les archives, la mémoire sont mis sous contrôle.

Cela va plus loin encore. Quand l’emprise totalitaire est à son paroxysme, c’est l’ensemble des domaines de pensée et d’expression qui est visé par le discours du pouvoir. De la langue (Klemperer) au rêve (Beradt) et à l’inconscient (Zamiatine et Orwell), du sentiment à la foi. Ce discours sature l’espace social et privé.

Cela n’est qu’un objectif, en soi inaccessible, mais le contrôle qu’il commande est sans précédent. Jamais, en effet, une telle violence ne s’est déchaînée contre la pensée, les sentiments et les relations humaines.

Toutefois, l’inflation du discours public n’est qu’un aspect du totalitarisme. En effet, le discours totalitaire n’est pas seulement celui qui est tenu au sein des régimes totalitaires, il est un discours qui révèle l’essence du totalitarisme, parce qu’il participe du totalitarisme, parce qu’il est lui-même totalitaire, en sa grammaire, quelles que soient ses formes empiriques.

Le discours totalitaire rejette toute différence et toute expression de la différence. Nous pouvons relever trois lieux de cet écrasement de la différence dans le discours.

 

a)       La relation des « interlocuteurs »

Un discours ne saurait se passer d’interlocuteurs, au moins virtuels. Un interlocuteur, c’est celui qui vient parler entre les phrases d’un autre, celui qui l’interrompt (« interloqui » signifie interrompre en latin) ou du moins qui peut le faire. L’interruption peut être motivée par une demande de précision, par une objection, par une participation réelle au discours ou par une approbation.

Le discours totalitaire s’adresse à quelqu’un et même à tous et a donc des destinataires, mais il n’a pas d’interlocuteurs, parce qu’il récuse toute intervention et, au contraire, recherche l’anesthésie des facultés d’intervention, c’est-à-dire de la pensée, de la réflexion.

Le destinataire du discours totalitaire n’est pas l’individu, mais la masse indistincte, dans laquelle les individus ne peuvent pas exercer leur intelligence et adopter la distance de la réflexion. « Toute propagande doit être populaire, elle doit ajuster son niveau intellectuel en fonction de la capacité d'absorption des plus bornée de ceux qu'elle veut toucher. Aussi, plus grande sera la masse des gens à atteindre, plus bas devra être son niveau intellectuel. » (Hitler, Mein Kampf)

Dans LTI, Klemperer montre ainsi que le discours nazi s’adresse directement aux sentiments. « Le sentiment devait supplanter la pensée, et lui-même devait céder devant un état d’hébétement, d’aboulie et d’insensibilité ; où aurait-on pris sinon la masse nécessaire des bourreaux et des tortionnaires ? »[3] D’où la place des chants et des slogans dans le discours totalitaire, lesquels ne s’adressent pas à la pensée mais aux formes les plus brutes du sentiment, l’amour, la haine ou à une forme de pensée mécanique. « Le slogan assène directement à main nue, un coup de poing sur la raison de celui qu’il interpelle et veut le subjuguer. Dans le chant, la mélodie est une gaine qui amortit le choc, la raison est gagnée par le biais du sentiment. »[4]

Ainsi dans les slogans khmers rouges :

« Le Kampuchéa Démocratique, c’est l’indépendance totale, la paix absolue, la neutralité complète. »[5]

« L’Angkar n’a pas seulement libéré vous tous, camarades, mais libéré aussi le territoire, libéré nos richesses, libéré la liberté, remporté l’indépendance totale et nous a libérés également de la notion même de classes. »[6]

L’Angkar réalise des miracles, tout y est total, positif, tout ce qui est négatif est écarté. 

La démesure de l’architecture totalitaire réalise l’écrasement de l’individu, la répétition des slogans celui de la pensée. De même, dans le cadre gigantesque des réunions politiques, avec les vagues d’applaudissements, la réflexion est empêchée. Orwell l’a montré dans 1984. A la fin des Deux Minutes de la Haine, chacun entame un appel à Big Brother. « C’était un acte d’hypnose personnelle, un étouffement délibéré de la conscience par le rythme. »[7]

Le discours totalitaire vise donc la non-disponibilité à soi-même. Chants, paroles, démesure sont toujours destinés à anesthésier les facultés de pensée. Orwell écrit encore dans 1984 : « Winston fut frappé par le fait étrange qu’il n’avait jamais entendu chanter, seul et spontanément, un membre du Parti. Cela aurait paru légèrement non orthodoxe, ce serait une excentricité dangereuse, comme de se parler à soi-même. »[8]

 

b) Le Discours et ses formes

Le slogan, l’injonction, l’appel au fanatisme et à l’obéissance aveugle structurent tous les discours totalitaires. L’espace du discours est saturé par l’idéologie. Le discours est, à ce titre, pétri d’esprit de sérieux, interdit tout temps mort, tout humour.

C’est la répétition qui confère sa puissance au discours qui, en tant que tel, est pauvre parce qu’il écarte ce qui fait la richesse d’un discours, les perspectives qu’il ouvre, les interprétations et les autres discours qu’il suscite.

On peut remarquer également que le discours totalitaire rend stérile le langage, en le réduisant à sa littéralité, en le privant de sa capacité à symboliser (arts, religion, métaphysique) à présenter ce qui n’est pas figurable empiriquement ou directement mais qui fait sens. « Une propagande efficace devra se limiter à un très petit nombre de points et les exploiter sous forme de slogans jusqu'à ce que tout le monde, jusqu'au dernier, réussisse à voir derrière le mot ce que l'on veut lui faire comprendre. » (Hitler, Mein Kampf)

De même, la dimension universelle de l’idée est réduite par le discours totalitaire à une figure empirique (l’humanité à l’Aryen, l’Europe à l’Allemagne, l’égalité à la société sans classes, la liberté à la domination, l’utopie à la Révolution). Il n’y a rien à chercher derrière « l’Aryen » sinon un fantasme de complétude, alors que l’humanité est, au contraire, d’abord une exigence, une ouverture.

 

 

c)       Les contenus du discours

Les thèmes récurrents du discours totalitaire sont le salut de la communauté, l’élimination des ennemis, le dépassement du négatif. C’est la différence même qui est visée. Rien n’échappe au manichéisme. Toute différence par rapport à la valeur idéologique, c’est le mal. Par exemple, dans les idéologies racistes, les différentes nationalités ou origines ethniques sont présentées comme les ennemis de la communauté. Ainsi, dans le nazisme, Klemperer dit que la « distinction entre « aryen » et « non aryen » règne sur toutes choses. »[9] L’inverse est vrai. Les ennemis réels ou supposés tels sont présentés comme des étrangers. Ainsi lit-on dans un slogan khmer rouge : « Une tête vietnamienne, un corps khmer. »[10] Le mal est absolu et requiert, par conséquent, un traitement de choc (une « solution finale »).

Le discours totalitaire est superlatif, il est toujours question de l’héroïsme des travailleurs, de l’éternité de la société nouvelle, du caractère historique d’une action, de l’enthousiasme des masses. L’architecture et les mises en scène sont écrasantes. Le discours exclut toute relativité, parce qu’il incarne une entreprise de transfiguration de l’existence.

 

Discours total de propagande, le discours totalitaire écarte la pensée individuelle. Discours littéral, il exclut toute herméneutique. Discours sotériologique, il est l’image fantasmatique de l’unité sociale et l’ombre portée de l’entreprise d’extermination.

 

2) Discours totalitaire et discours politique

On peut alors mesurer la distance qui sépare le discours totalitaire du discours politique. En effet, la politique repose sur la pluralité[11], suppose l’espace public de la polis, dans lequel les citoyens sont à la fois séparés et reliés et que le totalitarisme a vocation à détruire, au profit de la masse. Le discours politique s’adresse à des sujets, alors que le discours totalitaire, s’il a besoin, comme toute parole, d’un destinataire, interdit l’existence d’un interlocuteur.

Ainsi, dans les camps asiatiques, les discours de propagande sur l’héroïsme des travailleurs, assenés à des moribonds, dans les conditions d’une mort lente et cruelle, impliquent une négation radicale de l’intersubjectivité, du monde et des relations humaines.

En réponse à la maladie dans des conditions de survie épouvantables, les Khmers Rouges lancent les slogans suivants : « Les malades sont victimes de leur imagination. »[12] « Les malades n’ont pas besoin de manger, parce que la maladie coupe l’appétit. La diète vous guérira. »[13] Ou encore en ce qui concerne le rendement agricole : « Il faut produire trois tonnes à l’hectare ! »[14] C’est la réalité même qui est écartée au profit du fantasme.

On rencontre ici une perversion sans précédent du discours. Il ne s’agit pas simplement de mensonges. Le mensonge répond, en trompant, à un intérêt, il implique donc une séparation entre soi et l’autre. Or, ne sont séparés que des termes qui entretiennent une relation dans et par cette séparation même. Au contraire, le discours totalitaire est une non-reconnaissance de l’autre : soit il est considéré comme absolument autre, l’ennemi qu’il faut éliminer, soit il est confondu, dans la masse, avec tous les autres. Les individus ne sont rien dans ou devant la société totalitaire. Arendt écrit ainsi : « Leur pluralité s’est comme évanouie en un Homme unique aux dimensions gigantesques. »[15]

De même, alors que le peuple est l’objet du discours politique moderne, mais n’en est pas le sujet parlant, parce qu’il est seulement représenté dans le cadre libéral des élections, les mouvements totalitaires prétendent l’incarner et l’invoquent comme le sujet de leur discours. Le discours totalitaire exprime le fantasme de l’Un qui structure toute l’entreprise du totalitarisme. Ainsi les discours publics de propagande, le réalisme totalitaire en art sont-ils les images de l’unité de la société derrière son Guide, ainsi la démesure architecturale, les grands travaux (khmers rouges, soviétiques) représentent-ils la puissance de la nouvelle société, ainsi la séparation des éléments étrangers ou des exploiteurs et des nationaux ou des prolétaires figure-t-elle la puissance d’un pouvoir à la hauteur de sa mission devant le peuple et l’Histoire.

Le discours totalitaire mime le discours politique mais il en efface l’intersubjectivité, la rhétorique même au profit d’un conditionnement, voire d’une fascination des consciences qui laisse peu de marges à la pensée. Il en est la dénégation.

Le discours totalitaire s’adresse à quelqu’un, en apparence pour le persuader et le gagner à une cause, en fait pour l’écraser et empêcher toute expression de sa spontanéité. Il ne se pose jamais comme un discours, c’est-à-dire qu’il ne reconnaît pas la distance qui le sépare de la réalité. Au contraire, il « se déploie dans la conviction d’être imprimé dans la réalité et d’incarner la virtualité d’une maîtrise continuée et générale de ses articulations. »[16] Le discours totalitaire substitue donc à la réalité une sur-réalité qui incarne le dépassement de la séparation pouvoir-société. « C’est en cela qu’il est, de part en part, discours politique, mais en déniant le fait particulier du politique, en tentant d’accomplir la dissolution du politique dans l’élément de la pure généralité du social. »[17] Cette dissolution, cette présence du pouvoir en tous les points de la société, c’est la terreur totalitaire.

Et cette terreur est d’abord discursive. « Vous n’existez pas », dit O’Brien à Winston dans 1984.[18] C’est là le sens du discours totalitaire, il ne s’adresse à personne, il anesthésie ou cherche à anesthésier les facultés de pensée pour réussir son oeuvre de soumission totale.

 

 

Discussion

Plusieurs objections ont été faites, pendant la discussion, à la thèse et aux arguments de cette communication. Dans ce qui suit, nous nous efforçons d’en rappeler la nature et d’y répondre.

Le concept de totalitarisme a été critiqué pour l’étude des régimes qui lui sont rattachés. En effet, les différences entre les régimes rendraient inopérant leur rapprochement systématique. Cette objection suppose que le « totalitarisme » nie les différences, par exemple l’antisémitisme fondateur du nazisme. Ce n’est pas le cas, il y a des totalitarismes différents. Mais ils sont plus proches entre eux qu’ils ne le sont de tout autre régime. Arendt, Lefort, entre autres, ont montré la nouveauté radicale de ces régimes. L’étude historique comme politologique a tout à gagner à la reconnaissance d’une communauté des pratiques (terreur, camps, surveillance, culte du chef, organisation totale) et des fondements (idéologie au sens arendtien de « logique d’une idée ») des régimes concernés. La question porte alors sur la délimitation exacte de ce qui est totalitaire et de ce qui ne l’est pas, des régimes qui le sont et de ceux qui peuvent s’en approcher mais s’en distinguent (fascisme italien, Etat de Vichy, Espagne de Franco). Le « totalitarisme » constitue, en fait, un type idéal au sens de Max Weber, c’est-à-dire un concept tendance, avec lequel aucune réalité empirique ne coïncide, mais dont tous les régimes désignés par lui se rapprochent. Orwell a décrit le plus précisément, dans 1984, le sens du « totalitarisme », en en présentant une forme pure. Tous les régimes concernés s’y apparentent, sous des formes, chaque fois, particulières. On assiste, en effet, toujours à une surveillance pointilleuse, qui finit par être intériorisée et par produire des comportements psychotiques, dont Winston et Parsons sont les images dans le roman. L’organisation de l’enthousiasme est plus ou moins poussée, mais elle n’est jamais absente. Les sociétés totalitaires doivent accoucher d’une société plus heureuse. Mais sa forme concrète est toujours l’amnésie, le mensonge, la manipulation, la lutte contre les différences.

La thèse d’une absence d’interlocuteurs dans le discours totalitaire a été contestée,  par l’exemple des discours politiques soviétiques des années 20 et 30 qui étaient révolutionnaires et s’adressaient aux masses et aux militants. Nous répétons la nécessité d’une délimitation des discours totalitaires, de ce qui est totalitaire dans le discours, parce que, en URSS, le totalitarisme a caractérisé essentiellement le stalinisme, le caractère totalitaire du léninisme étant problématique. De plus, nous avons affirmé qu’un discours qui s’adressait à une masse n’avait pas nécessairement d’interlocuteur et que le discours totalitaire en niait l’existence, au sens d’un répondant ou d’un participant potentiel au discours. Le cas des slogans khmers rouges sur la maladie est ici symptomatique, puisqu’ils indiquent une perversion sans précédent du discours, une négation violente et cynique de la réalité, des exigences du corps, des limites des forces humaines, non pas seulement le non-respect de la personne, mais l’acharnement à la détruire associé à sa défense verbale.[19] Le discours totalitaire ne véhicule pas simplement le mensonge, il est mensonge de part en part et s’attaque à la condition de véracité du discours, en s’adressant à ceux qu’il s’applique à détruire physiquement, socialement, moralement ou psychologiquement, en dénaturant l’échange discursif et en rejetant tout interlocuteur. A la limite, on peut dire qu’il ne s’agit même pas d’un discours, parce que son sens réside moins dans son contenu, que dans ce qu’il exprime et vise, la soumission de la pensée et de l’être à l’ordre idéologique. Ainsi Arendt écrit-elle : « L’objectif véritable de la propagande totalitaire n’est pas la persuasion, mais l’organisation. (...) La raison fondamentale de la supériorité de la propagande totalitaire sur celle des autres partis est que son contenu, au moins pour les membres du mouvement, n’est plus un problème objectif à propos duquel on peut avoir son opinion, mais est devenu dans leur vie un élément aussi réel et intangible que les règles de l’arithmétique. (…) Il est inutile de démontrer les avantages d’une propagande qui, constamment, « ajoute la puissance de l’organisation » à la voix faible et douteuse de la discussion, et qui réalise ainsi instantanément tout ce qu’elle avance. »[20] La conséquence, montre Arendt, c’est que l’adhésion des masses à l’idéologie n’appartient pas à l’ordre de la pensée mais s’appuie sur la force d’organisation du discours. On n’a donc pas affaire à une propagande au sens classique, mais bien à une intégration dans un ordre par l’anesthésie des facultés de penser et la fascination pour l’organisation devant laquelle l’individu mesure son impuissance. C’est pourquoi c’est « à l’heure de la défaite que devient visible la faiblesse inhérente à la propagande totalitaire. Privés de la force du mouvement, ses membres cessent immédiatement de croire au dogme pour lequel hier encore ils étaient prêts à sacrifier leur vie. »[21] L’adhésion est, en fait, infra-discursive.

Enfin, nous ne pensons pas avoir outrepassé la prudence de rigueur dans l’étude empirique des discours. Le totalitarisme fait voler en éclat la plupart des catégories classiques de la pensée politique, le discours totalitaire n’est pas préservé, parce qu’il vise moins la manipulation ou la persuasion que la fascination ou l’anesthésie, parce qu’il exprime moins des intérêts politiques qu’il ne prétend soumettre l’ensemble de l’existence à l’idéologie. On nous a objecté qu’il n’était pas possible de nier l’existence d’un interlocuteur, d’une intersubjectivité, d’une rhétorique dans le discours totalitaire. Mais, si le discours totalitaire est la dénégation du discours politique, c’est qu’il le reconnaît, l’imite d’un côté (avec sa structure d’intersubjectivité, avec ses locuteurs et interlocuteurs, au moins potentiels, avec ses formes rhétoriques et stratégies de persuasion), et qu’il lui retire toute substance, le fait tourner à vide d’un autre côté. Le locuteur s’est privé de son statut de sujet, sa parole est mécanique. Les idéologues eux-mêmes, et jusqu’au Chef, se soumettent à la logique de l’idée, à une logique impersonnelle, qui implique plus une schizophrénie (ce qu’Orwell appelait double-pensée) qu’un cynisme sans bornes. L’objectif visé est la dépersonnalisation du public. Le projet totalitaire consiste à soumettre la société dans son ensemble à un ordre. Le gigantisme et la répétition des discours totalitaires sont les images de cette soumission (il n’y a pas de temps mort, pas de neutralité, pas de symbolique) et de cet ordre (il est surhumain, impérissable). 

 

Bibliographie sélective

Abensour M., De la compacité, Architectures et régimes totalitaires, Paris, Sens et Tonka, 1997, coll. Dits et contredits.

Arendt H., Le système totalitaire, tome 3 de Les origines du totalitarisme, trad. J.-L.Bourget, R.Davreu, P.Lévy, Paris, Seuil, 1972, coll. Points.

Klemperer V., LTI, la langue du IIIe Reich, trad.E.Guillot, Paris, Albin Michel, 1996, reprise Presses Pocket, 1998, coll. Agora.

Lefort C., “ Esquisse d’une genèse de l’idéologie dans les sociétés modernes ”, in Textures, 8-9, 1974,reprise dans Les formes de l’histoire, Paris, Gallimard, 2000, coll. Folio Essais.

Lefort C., L’invention démocratique, Paris, Fayard, 1981, 2e édition revue et augmentée, 1994.

Locard H., Le « Petit Livre Rouge » de Pol Pot ou les paroles de l’Angkar, Paris, L’Harmattan, 1996, coll. Recherches Asiatiques.

Orwell G., 1984, trad. A.Audiberti, Paris, Gallimard, 1991, coll. Folio.

Reichel P., La fascination du nazisme, trad. O.Mannoni, Paris, Odile Jacob, 1993.

SERIOT P., Analyse du discours politique soviétique, Paris, Institut d’études slaves, 1985, coll. Cultures et sociétés de l’Est.

ZAMIATINE E., Nous autres, trad. B.Cauvet-Duhamel, Paris, Gallimard, 1971, reprise collection L’imaginaire, 1979.

 



[1] Nous avons rencontré, dans l’étude des aphorismes de Mao par Marc Bonhomme, une argumentation par fusion du peuple et de l’armée, qui sont loin de pouvoir être ainsi amalgamés. « L’armée doit ne faire qu’un avec le peuple, afin qu’il voie en elle sa propre armée. Cette armée-là sera invincible,... » (Mao, « De la guerre prolongée », mai 1938, in Citations du président Mao Tsé-toung, Paris, Seuil, 1967, coll. Politique, p.94)

[2] Pour la discussion de la pertinence du concept, nous renvoyons à quelques ouvrages importants.

Bernard Bruneteau, Les totalitarismes, Paris, Armand Colin, 1999, coll. U. Cet ouvrage montre la manière dont le concept est en mesure, comme aucun autre, de rendre compte de la nouveauté des régimes nazi, soviétique, chinois, fasciste et cambodgien.

Enzo Traverso, Le totalitarisme, Paris, Seuil,  2001, coll. Points. Grand travail d’histoire et de philosophie, autour des textes.

Totalitarismes, sous la direction de G.Hermet, Paris, Economica, 1984, coll. Politique comparée.

Tzvetan Todorov, Mémoire du mal, tentation du mal, Paris, Robert Laffont, 2003.
 « La question du totalitarisme », revue Communisme, n°47-48, L’Age d’Homme, 1996.

« Le totalitarisme : un cadavre encombrant », revue Esprit, Janvier-février 1996.

[3]Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich, trad.E.Guillot, Paris, Albin Michel, 1996, reprise Presses Pocket, 1998, coll. Agora, p.314.

[4] Idem, p.317.

[5] Henri Locard, Le « Petit Livre Rouge » de Pol Pot ou les paroles de l’Angkar, Paris, L’Harmattan, 1996, coll. Recherches Asiatiques, p.37 (slogan 24).

[6] Idem, p.37-38 (slogan 26).

[7] George Orwell, 1984, trad.A.Audiberti, Paris, Gallimard, 1991, coll. Folio, p.30.

[8] Idem, p.202-203.

[9] V.Klemperer, op.cit., p.57.

[10] H.Locard, op.cit., p.142 (slogan 163).

[11] « La politique repose sur un fait : la pluralité humaine. » (H.Arendt, Qu’est-ce que la politique ?, trad. S. Courtine-Denamy, Paris, Seuil, 1995, coll. L’ordre philosophique, p.31.)

[12] Idem, p.158 (slogan 190).

[13] Ibidem, p.161 (slogan 197). 

[14] Ibid., p.196 (slogan 252). Déjà, dans la Chine du Grand Bond, la propagande faisait valoir des rendements sans précédent. Les champs devaient être si productifs, grâce à la méthode des semis serrés, que des enfants pouvaient tenir assis au sommet des épis, d’après la propagande. (Jasper Becker, Les forçats de la faim dans la Chine de Mao, Paris, L’Esprit frappeur, 1999, p.90-91) On sait que le Cambodge des Khmers Rouges fut un laboratoire pour les héritiers de Mao les plus radicaux.

[15] Hannah Arendt, Le système totalitaire, tome 3 de Les origines du totalitarisme, trad.J.-L.Bourget, R.Davreu, P.Lévy, Paris, Seuil, 1972, coll. Points, p.211.

[16] Claude Lefort, « Esquisse d’une genèse de l’idéologie dans les sociétés modernes », in Textures 8-9, 1974,repris dans Les formes de l’histoire, Paris, Gallimard, 2000, coll. Folio Essais, p.534.

[17] Idem, p.534.

[18] G.Orwell, op.cit., p.365.

[19] Dans le cas des discours sur l’égalité, inhérents aux communismes totalitaires, le pouvoir, qui persécute, se fait passer pour son seul garant.

[20] H.Arendt, op.cit., p.88-90. Le totalitarisme transforme ses « théories » en faits, grâce à la terreur. Quand Hitler promet la destruction aux Juifs si ceux-ci entraînent les peuples européens dans une nouvelle guerre et qu’il prépare la guerre, il « produit » la « preuve » de la culpabilité juive. Il réalise ce qu’il postule.

[21] Idem, p.90.