Du plus complexe au plus simple et vice-versa

Florent Bussy

 

Il n’est pas facile, dans notre vocabulaire, de fixer clairement le sens et la connotation des mots « complexe » et « simple ». Tantôt on parlera de la complexité d’une saveur pour en dire les assemblages, la richesse. Tantôt on stigmatisera les complications occasionnées par un événement imprévu ou le caractère compliqué d’un propos. De même, tantôt on évoquera le plaisir à se nourrir de plats simples mais bons. Tantôt on rejettera le simplisme d’une opinion ou d’une analyse. Les mots ne sont donc pas fixes. On pourrait n’y voir que l’effet du hasard ou de la variabilité des points de vue et des jugements. Nous pensons au contraire que ces variations relèvent de la difficulté que nous avons à nous déterminer, de ce qu’on peut appeler l’antinomie du simple et du complexe.

 

Notre époque fait l’expérience de cette antinomie d’une manière particulièrement aiguë. En effet, nous connaissons d’année en année une complexification accrue de nos environnements urbains, de nos infrastructures générales et de nos modes de vie, mais nous ne cessons en même temps de prétendre à une simplification et à une rationalisation de nos actions et de nos efforts. On pourrait penser résoudre l’antinomie, en faisant valoir que la complexité du côté de l’organisation se traduit par la simplicité du côté de l’usage. Mais ce serait négliger le sentiment diffus qui sourd de l’expérience de notre monde technicisé : les individus ressentent que quelque chose leur échappe toujours davantage dans le déploiement de technologies sophistiquées, que le monde, bien loin d’être simple et transparent, devient non seulement complexe mais compliqué et que l’intégration sociale suppose une lutte de chaque instant. Le marketing fait de la simplicité son principal argument, mais personne n’ignore que les possibilités nouvelles que son existence acquiert par la consommation se paient d’un sentiment d’inquiétude permanent.

L’antinomie du simple et du complexe ne relève pas seulement du débat théorique, elle signale une interrogation rencontrée par chacun au ras de son existence. Elle trouve un commencement de solution dans les tropismes que constituent d’un côté la simplicité volontaire, la sobriété heureuse qui animent les objecteurs de croissance, de l’autre l’ultra-technicisme, que rendent davantage virulent les inquiétudes nées des crises du capitalisme et du réchauffement climatique.

Face aux pénuries en voie de généralisation, les capitalistes projettent en effet des miracles capables de résoudre les crises, en faisant de l’abondance l’horizon de nouvelles révolutions techniques (en énergie avec l’ITER ou les agro-carburants, en nourriture avec les OGM). La voie vers la simplicité serait celle du progrès technologique, jamais contredit, malgré les catastrophes traversées et celles qu’on peut prévoir. À l’issue de ces révolutions (mais n’oublions pas qu’une révolution est aussi un retour périodique au point de départ), la technologie doit devenir naturelle et constituer notre nouvel environnement, à la manière des nano-technologies capables de maîtriser la matière en son cœur. La simplicité serait donc une conquête de haute lutte des organisations sociales et des infrastructures technologiques dans une modernité complexe.

Cette idée n’est pas neuve, elle alimente les utopies technologiques depuis des siècles. Les individus n’y sont plus pensés que comme des organisateurs et des consommateurs et l’administration des choses doit y remplacer le gouvernement des choses (Saint-Simon), court-circuitant la politique, la morale et la nature. La simplicité apparaît comme l’horizon des victoires successives sur les limites de la condition naturelle de l’homme, l’ignorance, la faiblesse et l’anarchie. Dans un monde organisé par la technique, par la science et par une gouvernance mondiale, la condition humaine s’en trouverait bouleversée. Étonnamment, nous ne sommes pas ici très éloignés du fantasme qui présida au Grand Bond chinois. « Qu’est-ce que la science ? », demandait Kang Sheng, le fidèle acolyte de Mao, en 1958. « La science consiste simplement à agir avec audace. Cela n’a rien de mystérieux. » « Il n’y a aucune difficulté particulière à fabriquer des réacteurs nucléaires, des cyclotrons ou des fusées. Vous ne devriez pas avoir peur de ces choses : tant que vous agirez avec audace, vous pourrez réussir très rapidement. »[1]

Nos existences sont déjà structurées par de telles puissances, qu’elles soient techniques ou économiques, et rien ne laisse entrevoir une quelconque simplicité, synonyme de réconciliation des hommes avec eux-mêmes et avec la nature. Cela s’explique. Le modèle de connaissance qui meut une science au service de la transformation technique du monde est simpliste, il ignore la complexité réelle du monde, dont la reconnaissance doit conduire au contraire à la prise en considération des limites de tout savoir et à la prudence. Et ce n’est pas le malheureux principe constitutionnel de précaution qui y change quoi que ce soit, vu qu’il ne fonctionne qu’à la marge, au moment de l’utilisation finale d’une technique par les individus. La simplicité comme horizon de la technique est illusoire, parce qu’elle repose sur une compréhension superficielle du monde et sur une ignorance des conditions de toute puissance. Émerge ainsi peu à peu à la conscience de nos contemporains que les pouvoirs que nous avons acquis sur la nature au cours des siècles ont des conditions, lesquelles ne pourront pas toujours être assurées. Ainsi les crises pétrolières nous annoncent-elles la fin d’une quasi-gratuité de l’énergie, le pétrole étant un produit hautement complexe et non renouvelable de l’histoire de la biosphère.

L’espérance – voire la croyance – du dépassement des conflits entre nations et du triomphe d’une humanité une bute de même contre l’évidence des inégalités et de la violence de l’économie néo-libérale. Aucun horizon de paix perpétuelle ne se fait plus jour dans les voies tracées par le progrès technique et l’affirmation de la démocratie et des droits de l’homme (dont le respect cède le pas devant les nécessités économiques). Au-delà des principes, en soi justes, du droit moderne, quelque chose s’impose à notre connaissance : ce qui résiste à la puissance du droit et du dialogue n’est pas seulement le règne de l’intérêt, mais l’attachement à une histoire, qui définit le vivre-ensemble propre à chaque civilisation, et le refus de réduire l’organisation collective à la recherche du profit. La complexité du monde résiste au simplisme des idéologies capitalistes.

La simplicité volontaire s’appuie au contraire sur la reconnaissance de la complexité du monde, des limites qu’imposent aux actions humaines la dépendance de l’homme à l’égard de la nature, les besoins multidimensionnels, affectifs, politiques, moraux, culturels, que ne peuvent satisfaire la recherche de l’intérêt et la technique à eux seuls et qu’elles laissent au contraire en suspens, provoquant angoisses, sentiment de solitude et d’exclusion. L’antinomie du simple et du complexe reçoit ici une autre solution, elle-même complexe et non simpliste, qui consiste à penser que la seule simplicité viable réside dans le refus du fantasme de l’homme-dieu, capable de bouleverser la nature à son profit, de se transformer lui-même et d’échapper ainsi à la mortalité, à la fragilité et à l’ignorance. Cette simplicité-là n’est pas moins savante que la complexité prétendue de la science moderne, elle est même plus profonde, elle nous rattache aux siècles qui nous ont précédés, dont elle ne se démarque pas en en ridiculisant la prétendue ignorance. Et elle n’empêche pas la recherche technique et scientifique mais les remet à leur juste place dans le foisonnement multidimensionnel des besoins humains.

 

L’antinomie dont nous parlons trouve sa source dans l’oubli que, pour l’humanité, le simple et le complexe s’articulent à des moyens et à des fins. Le monde technicisé est un ensemble complexe de moyens, mais simpliste en termes de fins. La complexité des instruments crée en fait une dépendance conduisant chacun à négliger pour quelles fins les moyens existent. Par ses multiples fonctions, souvent purement auto-référentielles, le téléphone portable devient ainsi un but en soi, la disponibilité qu’il est censé nous apporter se transformant le plus souvent en disponibilité pour l’appareil lui-même. Arne Naess montre au contraire que les fins sont d’autant plus riches que les moyens sont simples. « La complexité est peut-être en train de disparaître dans les nations les plus riches. La diversité des choix est extraordinaire, mais nous avons moins envie de choisir. L’ennui est plus présent que jamais. »[2] Au contraire, « ici, tous les moyens sont simples et toutes les fins sont riches. […] On mène ici une vie infime, mais complexe, qui épouse toutes sortes de formes, sans trop de moments d’interruption. Et cela requiert des moyens si simples qu’on éprouve à chaque instant une plénitude complète. »[3] La complexité et la simplicité ne sont pas là où les idéologies contemporaines les situent.

On peut dire, pour finir, que la simplicité véritable n’est pas le contraire de la complexité, mais de la complication et la complexité le contraire de la facilité, en reprenant les distinctions opérées par Benasayag et del Rey. On voit en effet que ce qui est simple c’est de faire ce qui est exigé par la situation, ce qui s’y conforme et nous confère une certaine puissance sur notre existence, alors que la facilité prend au contraire la voie la plus immédiate, celle de la prolongation du présent, aussi néfaste soit-il. « La simplicité a partie liée avec les processus réels, contradictoires, tandis que la facilité a partie liée avec les identités et les certitudes vers lesquelles une certaine absence de courage, une certaine paresse nous conduisent volontiers. »[4]

 

 

 

 

 



[1] Cité par Jasper Becker, Les forçats de la faim dans la Chine de Mao, Paris, L’esprit frappeur, 1999, p. 72.

 

[2] Arne Naess, Vers l’écologie profonde, dialogue avec David Rothenberg, trad. D. Bellec, Marseille, Éditions Wildproject, 2009, p. 143.

[3] Idem, p. 134-140. Naess parle de sa maison de Tvergastein dans les montagnes norvégiennes.

[4] Miguel Benasayag et Angélique Del Rey, Éloge du conflit, Paris, La découverte, 2007, p. 100.