Croissance et consommation : pour une critique des fétiches de l’économie capitaliste

 

Pour le profane que je suis, les analyses économiques ont toujours quelque chose d’ésotérique et de rebutant. N’est-ce qu’engourdissement intellectuel ou paresse ? N’est-ce pas plutôt une incapacité à saisir ou une résistance à un type de discours qui semble s’être démarqué de manière irrémédiable de l’expérience vécue par chacun, au sein de sa vie privée comme publique ?

On sait, depuis Marx, que le capitalisme suppose, pour se maintenir, de pénétrer les consciences et, pour ce faire, de produire des idéologies concrètes, des fétiches, dont la marchandise est la forme la plus pérenne.[1] En achetant et utilisant une marchandise, c’est-à-dire un bien faisant l’objet d’un échange marchand, un consommateur ne connaît rien ni n’a besoin de rien connaître du processus et des conditions qui ont permis sa production, son transport et sa disponibilité. Dans le système économique capitaliste, l’échange est pour ainsi dire abstrait et anonyme, puisque le profit ne connaît pas de frontières ni de limitations culturelles, au moins à titre de tendance, que la mondialisation et la disparition des frontières pour la circulation des marchandises accomplit de manière absolue. 

Mais plus que la marchandise et sa circulation, la croissance et la consommation constituent les fétiches contemporains, qui ont une puissance de sidération et de mobilisation incontestable. En effet, devant la croissance et la consommation, pour les classes politiques, économiques et médiatiques dominantes, tout esprit critique, toute interrogation même, disparaît, au profit d’un culte rendu à des puissances devant assurer la complétude de notre être. « Aller chercher la croissance avec les dents », comme le disait Nicolas Sarkozy, au début de son quinquennat, c’est faire reposer l’intégralité de son action politique sur elle, c’est se donner à elle corps et âme, c’est trouver en elle, et son corollaire la consumérisme, son salut. « Si bien que pour trouver une analogie, nous devons nous échapper vers les zones nébuleuses du monde religieux. »[2]

Cette dévotion semble être universellement partagée, elle est en tout cas au cœur de la mondialisation capitaliste. La croissance semble être une fin en soi, et chaque fois qu’un système marchand est amené à se développer dans une région du monde où les structures traditionnelles dominent encore, c’est par l’intermédiaire de la consommation qu’elle réussit à s’imposer, de manière parfois très violente, comme le cas de l’île de Nauru, sise dans le Pacifique et dont le sous-sol regorgeait de phosphates, nous l’apprend.[3]

L’évidence s’impose pourtant : avec la généralisation du capitalisme, la misère devient universelle, les inégalités se creusent, malgré quelques phases intermédiaires où les rapports de force ne jouent pas en faveur des classes économiquement dominantes. Il n’est qu’à voir que la Chine est devenue, en quelques décennies, l’atelier du monde capitaliste et a donné aux peuples occidentaux des réserves apparemment inépuisables de main d’œuvre quasi-gratuite. Chaque fois que nos peuples gagnent quelques points de croissance de leur production et, au passage, de leur consommation, c’est avec le concours de centaines de millions d’ouvriers enfermés dans des usines insalubres, soumis à des cadences de travail dignes de notre XIXe siècle, avec la complicité de dictatures qui assurent l’approvisionnement en énergie et en matières premières bon marché.

Il convient que jamais rien de cela ne soit su ou, plutôt, parce que nous le savons tous, que rien de tout cela n’interfère avec l’attachement qu’ont les producteurs-consommateurs des pays riches à leur situation économique (l’impression que chaque travailleur, en période de crise, a d’échapper à la misère et au déclassement). La croissance et la consommation ont donc bien le statut de fétiches, il s’agit pour chacun d’entre nous de croire qu’il n’y a pas d’alternative, que les rapports sociaux qui sont les nôtres sont naturels et incarnent la fin de l’histoire.

En France comme en Europe, l’opposition de la droite et de la gauche est souvent très relative, les frontières entre l’une et l’autre sont perméables. La première cause à cela est que les élites dites de gauche partagent la même dévotion que celles de droite à l’égard de la croissance et de la consommation. Que la croissance ne se traduise plus, depuis des décennies, par un meilleur partage des richesses, par une diminution de la misère dans les pays émergents ou nos pays, que la consommation n’implique pas un sentiment de prospérité plus grand mais s’accompagne d’une précarité du travail[4] et d’un délitement des relations sociales et des solidarités traditionnelles, que croissance et consommation aient des impacts graves sur la qualité de vie quotidienne de milliards de personnes dans le monde (dégradation de leur environnements naturels et sociaux, sentiment d’exclusion dû aux inégalités colossales des consommations par classes, perte des structures symboliques permettant l’intégration des classes populaires selon des critères autres que le pouvoir d’achat), cela n’affecte pas la conscience politique des classes dominantes, de « gauche » ou de droite, parce que la croissance et la consommation constituent des mots-fétiches, qui focalisent leur attention.

Orwell a placé au cœur de sa réflexion sur ce qui fait qu’une société est humaine la notion de « common decency », d’honnêteté commune. On parle aujourd’hui parfois de « société décente », pour mettre en évidence que nos sociétés mondialisées, dans la lignée définie par les théoriciens de la révolution libérale, Friedrich A. Hayek, Milton Friedman et Ayn Rand, en se donnant corps et âme à la croissance et au consumérisme, ont renoncé à ce qui seul permet aux hommes de vivre-ensemble et de former des communautés, la solidarité, la reconnaissance, le don, la gratuité, tout ce qui donc outre-passe la recherche de l’intérêt privé et égoïste.

Le point aveugle de toute politique qui se dit de gauche et se soumet sans sourciller à l’impératif de croissance et de consommation, c’est que depuis plus d’un siècle, la croissance s’est toujours imposée au détriment des communautés populaires, qu’elles soient rurales ou urbaines, et donc contre la démocratie. En effet, si démocratie il doit y avoir, c’est par l’affrontement termes à termes de projets politiques sur des questions aussi fondamentales que les valeurs communes, la solidarité, les libertés individuelles. Quand cette même démocratie est assimilée au seul marché économique, elle est complètement coupée de ses racines populaires et devient un simple mot-fétiche qui anéantit toute critique et permet de faire passer le profit des multinationales et des classes économiquement dominantes pour sa plus magnifique réalisation.[5]

Que la croissance de la production et de la consommation ait permis le dépassement de certaines pénuries graves, c’est bien évident. Mais cette croissance, qui est devenue une fin en soi, a occulté la destruction sociale, environnementale, symbolique qui l’a fidèlement accompagnée au cours de son histoire. La gauche ne saurait occulter cette réalité incontestable, sauf à tourner le dos à la démocratie, à l’expérience vécue, à la confiance accordée aux choix populaires (dès lors qu’ont lieu de véritables affrontements démocratiques où les pouvoirs de l’argent ne sont pas les seuls critères d’accession à la parole publique). Comment ne pas croire en effet que les peuples sont capables de préférer aux destructions, occasionnées par le capitalisme, de leurs environnements sociaux, naturels, de leur vie spirituelle et intellectuelle et à la réduction de l’espace et du temps aux surfaces commerciales et à la télévision, des architectures urbaines plus belles, des rythmes de vie moins angoissants, des loisirs plus éducatifs et plus participatifs, des liens sociaux plus solides et des existences plus conviviales. 

Mais cette préférence populaire a été constamment recouverte par les exigences capitalistes de la croissance, du profit et de la consommation. La gauche ne se distingue plus de la droite dès lors qu’elle souscrit au monde tel qu’il va, à la lutte pour la domination (nos exportations, notre productivité, nos profits), sous couvert d’égalité sociale en Occident. Comment peut-elle oublier, en effet, qu’il n’est pas possible de penser une moralisation du capitalisme, dont la fuite en avant est avérée[6], que les inégalités se sont creusées au cours des dernières décennies, par transfert des revenus du travail au profit du capital et que les travailleurs des pays du Sud permettent seuls, par leur sacrifice, qu’une relative prospérité soit possible chez nous ? Il n’y a d’avenir pour la gauche que du côté des peuples, de la démocratie, de l’égalité vécue, contre les oligarchies financières, la domination réelle du capital sur la vie et l’égalité prétendue du « Tous consommateurs ! ».

 

 

 

Le plus grand centre commercial du monde à Busan 

 



[1] « Ce qu’il y a de plus mystérieux dans la forme-marchandise consiste simplement en ceci qu’elle renvoie aux hommes l’image des caractères sociaux de leur propre travail comme des caractères objectifs des produits du travail eux-mêmes, comme des qualités sociales que ces choses posséderaient par nature […]. C’est ce quiproquo qui fait que les produits du travail deviennent des marchandises, des choses sensibles suprasensibles ». (Karl Marx, « Le caractère fétiche de la marchandise et son secret », in Le Capital, livre 1.)

[2] Idem.

[3] Voir Luc Folliet, Nauru, l’île dévastée, Comment la civilisation capitaliste a anéanti le pays le plus riche du monde, Paris, La découverte, 2009.

[4] Voir Nelson Lichtenstein et Susan Strasser, Wal Mart l’entreprise-monde, trad. R. Toulouse, Paris, Les prairies ordinaires, 2009.

[5] L’épisode de l’entrée en guerre des États-Unis et de ses alliés en Irak en 2003 est dans toutes les mémoires. La « démocratie » signifie qu’aucun obstacle n’est opposé à la libre circulation des marchandises et à l’appropriation par de grands groupes financiers des matières premières fondamentales à la production capitaliste. L’exemple plus actuel de la Chine nous permet aussi de comprendre que, si les États occidentaux font parfois des remontrances à l’État chinois en matière de libertés publiques, ils s’accommodent facilement des entorses qu’ils dénoncent, parce que la Chine est aujourd’hui l’atelier du monde capitaliste et parce qu’elle finance largement la dette américaine.

[6] La crise mondiale occasionnée par les crédits hypothécaires aux Etats-Unis aura révélé le caractère quasiment mafieux des montages financiers dans le capitalisme contemporain, puisque faire contracter des emprunts qu’on sait, avec une quasi certitude, non solvables, s’apparente à un racket organisé. L’opposition des gouvernements à toute véritable législation cherchant à interdire de telles manœuvres frauduleuses de spéculation, voire simplement à les réduire, montre qu’il en va, dans l’obsession de maintenir le laisser-faire, de la survie du capitalisme, rendu indépendant de toutes les décisions ou oppositions populaires. Marx écrivait déjà, dans Le Manifeste du parti communiste, que « la bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. »