L’écologie qui vient

Florent Bussy

 

Dans la grisaille quotidienne, dans la répétition des discours politiques creux ou cyniques, dans les désillusions subies et les angoisses vécues, prenons le temps de rêver un peu. Non pas pour nous mettre en marge de la réalité et nous enfermer dans une ignorance volontaire, à la manière de ce que produisent les paradis artificiels véhiculés par l’industrie de la consommation et du divertissement, mais pour au contraire réussir à penser notre temps dans sa vérité et sa gravité. Parce que rêver de manière réfléchie et non de manière fantasmatique, c’est retrouver ce qui est en nous le plus profond, c’est franchir l’écart qui nous sépare de nous-mêmes et qui est la condition de notre abandon aux séductions de l’argent, de la consommation, du divertissement et de l’irresponsabilité. La subjectivité est le lieu de l’intime, animé par la recherche du bonheur, on peut ainsi la comprendre comme u-topie (jeu de mots opéré par Thomas More entre le lieu du bonheur – eu topos – et le lieu irréel– u privatif), en marge des aliénations de la vie moderne dont les promesses d’autonomie n’ont pas réussi à nous préserver.

Nos temps d’ultra-libéralisme ont mis la concurrence au cœur de nos existences, les soumettant à des pressions insupportables, créant misère et exclusion, détruisant les solidarités, justifiant les inégalités par une croissance censée donner à chacun sa chance. Nous concevons la vie comme une lutte pour la survie. Pourtant, il suffit à la fois d’observer que le formidable progrès des techniques a permis d’accroître la production et de mettre les hommes à l’abri du besoin et que d’autres rapports à l’humanité et la nature ont existé dans le passé et existent encore pour se prendre à rêver à des solutions aux crises sociales et écologiques qui nous étreignent.

Au lieu que l’économie marchande et le profit dominent tout, l’argent pourrait aller non pas à l’argent mais servir aux besoins humains. Ce fut le cas, quand furent créés la sécurité sociale, le régime des retraites, l’école gratuite et obligatoire, l’indemnisation des chômeurs. La création de la monnaie permit l’accumulation. Celle-ci est devenue sans limites, avec la spéculation financière, mais est déconnectée de toute production réelle. Des monnaies fondantes, des services publics libérés des coupes budgétaires, un salaire minimum garantissant une vie décente, un revenu annuel maximum permettraient, entre autres mesures, de casser la logique du profit aveugle. Personne ne serait plus condamné à « se vendre » au moins disant pour satisfaire ses besoins fondamentaux (se nourrir, se loger, se soigner), dont la satisfaction deviendrait un droit constitutionnel. Le travail serait autre chose qu’un choix dicté par la nécessité, chacun trouverait l’occasion d’y réaliser une tâche utile. À l’intérieur des entreprises, on instituerait la démocratie, en donnant à chaque acteur un pouvoir de décision. Le resserrement des échelles de rémunération rapprocherait les différents niveaux de la hiérarchie.

Des mesures antispéculatives seraient prises dans les domaines bancaire et immobilier, les bourses seraient fermées, les marchés seraient soumis à des règles interdisant le dumping social et environnemental. Des agences publiques de l’énergie, de l’agriculture, de l’eau, du médicament veilleraient, hors toute collusion avec des entreprises privées, à garantir des prix bas, l’égalité dans l’accès aux ressources, la préservation des terres, l’internalisation des atteintes à l’environnement. L’ensemble de ces activités publiques seraient soumises au contrôle des citoyens, par une réforme profonde des institutions politiques (conférence de citoyens, tirage au sort, interdiction stricte du cumul des mandats, démocratie locale, référendums).

La décroissance du profit rendrait inutiles les activités nuisibles, comme la publicité, la spéculation, les projets pharaoniques, l’obsolescence programmée. L’information redeviendrait libre, parce qu’on interdirait les mélanges entre le journalisme et le milieu des affaires. Une citoyenneté renouvelée permettrait de lutter contre les industries du rêve frelaté (divertissement abrutissant fondé sur le matracage télévisuel, tourisme colonialiste) et de faire qu’au lieu de se voir comme des concurrents ou des êtres indifférents, les hommes commenceraient à se regarder, comme le faisaient d’une certaine manière les générations antérieures et comme le font spontanément la plupart des gens qui sont amenés à se côtoyer, comme des membres d’une communauté partageant destin et condition. Ce qu’Orwell appelle la « common decency » (honnêteté commune), faite d’attachement à des valeurs concrètes (distinction entre ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, par exemple entre la misère des ouvriers licenciés et les revenus faramineux de certains patrons et actionnaires), retrouverait sa place, en rupture avec le cynisme individualiste des classes dominantes.

La nature cesserait d’être regardée comme un objet à s’approprier et à dominer. Les relations que les sociétés anciennes entretenaient avec elle, les sagesses connues par de nombreux textes cesseraient de nous paraître étrangères, elles alimenteraient au contraire notre volonté de nous libérer des menaces que font peser sur l’avenir les productions anti-écologiques. Une relation respectueuse et même poétique à la nature, aux animaux serait possible, par-delà la satisfaction légitime des besoins individuels.

Au cœur de l’école, libérée des préoccupations absurdes de rentabilité (ce qui ne veut pas dire qu’on y dépenserait de manière inconsidérée en renouvellements des infrastructures, équipements et mises aux normes inutiles), serait placée la dimension réflexive, seule à même de former des citoyens libres. La séparation entre les humanités, les formations professionnelles, les savoirs scientifiques serait écartée, permettant de donner une culture complète, les connaissances théoriques rencontrant les usages techniques, les savoirs pratiques croisant les questions morales et civiques.

L’unidimensionnalité consumériste cèderait la place à des activités variées, professionnelles, culturelles, créatives, contemplatives. Le temps de travail serait réduit considérablement, à la fois pour permettre à chacun de participer à la production économique et pour s’opposer à la domination de l’économie et du travail. La démocratie ne serait en rien formelle, à la fois parce que la politique ne serait pas une affaire de spécialistes, de carrières et de privilèges et parce que ce qui est concret et proche, les cadres de vie, la production même feraient l’objet de réflexions et de délibérations collectives. Elle s’enracinerait dans la vie sociale et donnerait à chacun les moyens d’être acteur de sa propre vie et de la vie collective.

 

Les séparations opérées par la modernité entre l’individu et le collectif, la raison et l’émotion, entre l’homme et la nature, le passé et l’avenir ont permis l’autonomie individuelle, ont bouleversé les conditions de vie et fait doubler l’espérance de vie. Mais elles ont aussi conduit à des sociétés individualistes, souffrant de désunion et de solitude, gravement menacées par les crises écologiques. Elles laisseraient place à la rencontre entre les exigences de liberté et de solidarité, d’efficacité et de protection sociale et environnementale, entre la rationalité technique et scientifique et la sensibilité culturelle et artistique, entre le travail et la citoyenneté, entre les héritages du passé et les espérances de l’avenir.

Les rêves déplacent parfois des montagnes. En pleine lutte contre le nazisme, le programme du Conseil National de la Résistance de 1944 n’ambitionnait pas seulement de libérer la France mais de réformer d’une manière inédite les institutions républicaines, projetant « une organisation rationnelle de l’économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général » et « la participation des travailleurs à la direction de l’économie. » Dans les temps sombres qui sont les nôtres, nous ne saurions nous satisfaire d’une écologie défensive et d’une simple réforme des institutions, vouées à l’échec par la logique capitaliste d’accumulation, nous projetons une transformation profonde de nos modes de vie, de nos relations avec la société, avec la nature, avec notre passé, parce qu’elle seule permettra que s’éloigne le danger et que notre terre ne se transforme en vallée de larmes. Il n’y a cependant là rien de religieux, nous espérons seulement que ces rêves aient la cohérence et la force capables de faire désirer par nos semblables une rupture au service du bien commun.

 

Un délire éco-technico-touristique.

 

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