L’écologie peut-elle être populaire ?

 

 

Notre époque fait de l’écologie un problème aussi central que la lutte des classes pour le 19e siècle ou la démocratie pour le 20e siècle. Mais, de même que la lutte des classes a fini par s’abîmer dans un conflit stérile, hostile aux classes populaires, entre étatisme et libéralisme, que la démocratie est devenue synonyme de protection des libertés individuelles contre l’emprise totalitaire, mais sans intérêt pour l’implication populaire, de même l’écologie tend aujourd’hui à devenir technocratique, capitalistique, sans égard pour les conditions de vie présentes et futures de l’humanité dans son ensemble. Dans tous les cas, ce sont les classes dominantes ou les classes moyennes des sociétés développées qui sont les seules bénéficiaires de ces combats prétendument d’avant-garde. Les révolutions communistes se sont menées le plus généralement en marge des aspirations populaires, sinon en opposition avec elles, la lutte pour la démocratie contre les totalitarismes a conduit à des sociétés dominées par la liberté du marché, les politiques écologiques ne projettent que la substitution progressive des énergies renouvelables aux hydrocarbures, sans rien abandonner du productivisme, de la destruction des habitats humains et de l’exploitation des pays du Sud.

La Révolution russe a fait des Soviets et de l’électrification les éléments cardinaux de son programme, noyautant les premiers dès 1918, en révoquant l’Assemblée constituante, privilégiant l’industrie lourde et militaire au détriment des besoins des populations. La lutte des Alliés contre le nazisme a abouti au Plan Marshall et au Traité de l’Atlantique Nord, malgré le programme du CNR et la volonté de mettre l’économie au service des besoins sociaux. L’écologie capitaliste prolonge les standards de vie des pays du Nord, prétendant diminuer les émissions de gaz à effet de serre par la mise en place de marchés du carbone, par des taxes environnementales pour les particuliers et par une transition énergétique toute théorique, la seule chose ne devant pas changer étant la production toujours croissante de marchandises et les échanges économiques.

Qu’y a-t-il de commun à ces trois types de politiques ? Une marginalisation des aspirations légitimes du peuple, que l’État, le marché ou l’éco-technocratisme doit circonscrire, pour en protéger la Révolution, l’ordre économique ou le salut de la planète. Jadis comme aujourd’hui, les classes populaires apparaissent comme dangereuses, il faut les contraindre au travail et à la consommation, pour éviter qu’elles ne fassent grandir le chaos, qu’elles s’opposent au cours de l’histoire ou aux nécessaires sacrifices que requiert le sauvetage de l’euro comme de l’espèce humaine.

Dans tous ces cas, les besoins humains sont largement mis de côté au profit de fétiches supposés faire disparaître les inégalités, la misère et la menace écologique. Ces fétiches sont l’étatisation totale, la liberté du marché, les innovations techniques et les « régulations » économiques. Ils ne laissent aucune place à la démocratie entendue comme un attachement au bien commun et à une société décente. Les sociétés de classes devaient céder le pas au communisme, les totalitarismes dépérir et laisser place à la démocratie, le développement durable doit permettre à notre époque de réconcilier la croissance économique (et l’American way of life) et les limites de la planète. Mais les laissés-pour-compte de ces politiques furent jadis les peuples moisissant dans la bureaucratie, la pénurie et les camps, les travailleurs et populations exploités du Sud comme du Nord, aujourd’hui, les classes populaires présentées comme constituées de beaufs indifférents à l’environnement et les victimes de la mondialisation économique et de la surexploitation transnationale de la nature.

La « conversion » du capitalisme au discours écologique (« green washing », développement durable) ne doit donc pas masquer que, hier comme aujourd’hui, les solutions aux crises prolongent elles-mêmes l’aliénation qu’elles prétendent dépasser. Le capitalisme vert reste le capitalisme et le consommateur de produits biologiques ou écologiques aux meilleurs prix reste inscrit dans la société de consommation mondialisée d’abaissement des coûts et de mise entre parenthèses du droit du travail. L’écologie n’est pas compatible avec le capitalisme, parce que quelle que soit la couleur de ce dernier, il reste la poursuite de la croissance, de l’exploitation du travail, du productivisme et de l’indifférence à la destruction de la nature (qu’on entende cette indifférence au sens de cynisme immoral ou au sens – plus pertinent à notre sens – de l’illusion fondatrice de l’illimité ou de la « grande amnésie écologique »[1]).

On comprend alors que les crises évoquées ne surgissent pas à l’insu du capitalisme ou de l’étatisme totalitaire, mais sont les produits de leur lutte contre la démocratie, contre l’implication populaire et les solutions qui feraient des individus les acteurs de leur vie en société et non seulement les figurants. L’éco-technocratisme prolonge la division de la société en classes dominantes et dominées, on parle d’innovation, de compétitivité, d’ouverture de nouveaux marchés, on assure que les énergies renouvelables associées aux centrales nucléaires se substitueront au pétrole et au gaz, garantissant la pérennité du modèle productiviste. L’économisme s’est imposé partout et a oblitéré l’idée de nature au profit de celle d’un gisement appropriable de matières et d’énergie, faisant de l’humanité une espèce hors sol, vivant dans un environnement intégralement artificialisé, censé lui fournir abondance et sécurité, mais l’enfermant dans une spirale d’auto-destruction.

Pour comprendre que les solutions éco-technocratiques du capitalisme vert participent de la crise écologique, il convient de comprendre ce qui s’est passé dans l’histoire moderne, comment les peuples, en plus d’être privés de souveraineté, ont lentement perdu, sous l’impact du capitalisme, la maîtrise de leurs milieux de vie, comment, au nom du progrès, des techniques fondées sur des abstractions insaisissables pour le commun des mortels se sont lentement substituées aux savoir-faire ancestraux, comment ce processus a abouti aux réseaux technologiques contemporains où l’usage est intégralement séparé de la production et de la compréhension. Il a existé des temps, pas si anciens, où les environnements n’étaient pas seulement techniques mais naturels, où on déterminait la météorologie sans regarder la télévision, où on savait observer la nature autrement que par documentaires interposés, où l’on savait ce qu’il y avait dans son assiette, parce qu’on cuisinait, où l’on réparait avant de jeter, par nécessité, parce que les objets utilisés étaient faits pour durer et parce que leur fonctionnement était intelligible.[2]

Il est inutile et dangereux d’idéaliser les temps révolus, parce que d’autres aliénations y dominaient. Mais il convient en revanche de s’inspirer des représentations symboliques des sociétés, passées comme présentes, qui n’imaginent pas pouvoir dominer la nature, entendue comme l’ensemble tout à la fois des conditions de la vie et de ses limites indépassables. En effet, l’idée de progrès est fondée sur l’illusion d’un arrachement au passé humain et à la nature à laquelle il restait attaché. Les aliénations des sociétés traditionnelles sont sans doute largement dépassées, mais au prix d’une aliénation nouvelle et d’autant plus dangereuse qu’elle est inconsciente et passe pour une liberté totale, sans conditions et sans limites. Il n’y aura donc pas de sortie de la crise écologique, sans renoncement au désir d’en « devenir comme maître et possesseur » (Descartes), sans que la raison technicienne ne croise les attachements populaires à la société décente, décrits par Orwell, sans que la démocratie devienne de part en part écologique, selon l’idée que l’oïkos humain, c’est le socius et le demos. Il ne s’agit pas d’envisager l’abandon des techniques modernes et le retour à des sociétés holistes d’abondance frugale, mais les techniques, la production, les sciences doivent entrer en démocratie et devenir objets de délibération publique.

L’écologie peut être populaire, parce qu’en elle se croisent la volonté de préserver les milieux de vie et les connaissances scientifiques qui nous font connaître que la vie humaine ne saurait être une bulle étrangère à la nature. L’histoire encore récente – puisque certaines personnes encore vivantes ont connu ces temps – nous montre que les relations avec la nature peuvent échapper à l’objectif de domination et d’exploitation, sans pourtant condamner l’humanité à la misère, bien au contraire. Les paysans entretenaient jadis un lien étroit avec les milieux naturels (nature humanisée sans être surexploitée), avec les bêtes qu’ils élevaient et sélectionnaient. Les enfants sont très réceptifs aux éléments de la nature, domestique comme sauvage, ils en conçoivent immédiatement de l’émerveillement. Faire un lien entre le passé et l’avenir est ici important.

Bien sûr de grands obstacles s’y opposent, rien ne semble devoir arrêter le capitalisme dans sa course aveugle au profit et à l’exploitation. Il faudrait, pour y parvenir, pouvoir lutter contre les fantasmes véhiculés depuis plusieurs décennies par la consommation technologique (ubiquité, omniscience, humanité virtuellement augmentée, dépassement des contraintes temporelles, dissolution de la société et de ses lois dans les réseaux sociaux et leurs règles privées). Pourtant, on entrevoit des lueurs dans l’obscurité produite par les crises, des lueurs pâles mais qui ne cessent de s’étendre. Les peuples réinvestissent l’espace public : les révolutions dans les pays arabes, la révolution érable au Québec, le campagne présidentielle du Front de Gauche montrent que le combat contre le capitalisme a repris, que les classes populaires et moyennes se repolitisent, après des décennies d’atonie. De même, les combats contre de grands projets industriels ou de transports où se croisent habitants, agriculteurs, objecteurs de croissance et partis politiques montrent que l’écologie devient démocratique et populaire, au sens où elle commence à quitter la marginalité militante et où elle ne se dissout pas dans les manœuvres du capitalisme vert, parce qu’elle affecte chacun dans son existence quotidienne, dans son avenir, au même titre que des questions plus traditionnellement politiques, comme la question des retraites par exemple. Comme l’écrit Benoit Schneckenburger, « le populisme peut être une chance pour la démocratie. » Parce que « si l’on ne confond pas les aspirations populaires avec la démagogie et la xénophobie, alors le populisme est l’autre nom de l’espoir démocratique. Il s’agit de redonner au peuple une image et une parole confisquées. […] Ce serait renouer avec l’idéal de la démocratie grecque qui renvoie à l’égalité de parole de tous. » [3]

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] « Cette menace d’amnésie fait de nous des sortes de somnambules dans la nuit qui marchent de façon involontaire dans la pièce jusqu’à ce qu’ils se cognent et se réveillent brutalement. Le monde de la conservation environnementale est malheureusement aussi fortement touché que le public, malgré les connaissances, le savoir-faire et l’expérience dont il fait preuve. Pourquoi ? Parce que cette amnésie, cette anesthésie de la connaissance historique, est plus ou moins inscrite dans le monde dans lequel nous vivons. Plus encore aujourd’hui qu’hier, car nous vivons dans un univers où l’immédiateté est reine. » (Philippe J. Dubois, La grande amnésie écologique, Paris, Delachaux et Niestlé, 2012, p. 20)

[2] Cf Matthew B. Crawford, Éloge du carburateur, Paris, La découverte, 2010.

[3] Benoit Schneckenburger, Populisme. Le fantasme des élites, Paris, Bruno Leprince, 2012, p. 87.