Société harmonieuse et modernité

Florent Bussy

 

La modernité s’est d’abord constituée comme un projet de libération. Là où les sociétés dites traditionnelles étaient structurées par des hiérarchies, savoirs ou croyances incontestables, la modernité a mis en avant des principes nouveaux, égalité, État de droit, progrès. Les bénéfices en ont été énormes. Les sciences modernes se sont libérées du carcan des dogmes religieux, les individus ont acquis des droits inviolables, la production s’est accrue, les conditions de vie se sont améliorées et la longévité a augmenté.

Les grandes crises écologiques contemporaines ne suffisent pas à remettre en question l’ensemble de ces acquis. Autrement, cela signifierait que l’écologie s’accommode des inégalités, de l’obscurantisme, de la maladie et de la misère, voire qu’elle se confond avec l’apologie d’une nature sans hommes. Rien de tel pourtant dans l’écologie politique. Ce qui anime les réflexions écologiques, c’est d’abord, mais depuis bien plus longtemps, le constat aujourd’hui partagé, des ravages infligés à la nature et à nos milieux de vie, c’est ensuite le rejet des systèmes libéraux et oligarchiques fondés sur la concurrence, l’exploitation et la prédation, c’est enfin la critique de nos modes de vie unidimensionnels consuméristes et de nos organisations sociales individualistes. L’écologie politique ne refuse pas le progrès, mais met en parallèle les bénéfices liés aux transformations de la modernité et ses ravages, non pas seulement du point de vue environnemental, mais également et principalement au regard du vivre ensemble.

La libération projetée par la modernité a pris la forme d’une séparation entre les hommes et la nature, entre le passé et l’avenir, entre le calcul et la sensibilité. Il s’agissait d’abord de se libérer de tous les carcans empêchant les individus d’exprimer librement leur être. Mais, outre que cela a eu pour conséquence de faire de la nature une matière première exploitable, de rejeter tout attachement aux formes ancestrales de vie, cela a contribué à distendre les liens de solidarité traditionnelle, de priver les individus de repères sociaux solides et de les soumettre à un principe général de concurrence. L’autonomie des modernes n’était sans doute pas une illusion, mais poussée jusqu’à une prétendue indépendance des individus à l’égard de la société et de la nature, elle condamne chacun à l’isolement et à l’impuissance. De ce point de vue-là, la modernité capitaliste est loin d’apparaître comme moderne, elle est même franchement archaïque, prédatrice, inégalitaire, inconsciente. Elle a de plus remplacé les dogmes religieux par les vérités incontestables de l’ordre économique capitaliste (croissance, consommation), l’interdit du savoir par la généralisation du divertissement.

La modernité est destructrice et insouciante de l’avenir, elle engendre la dissociété (processus de déliaison sociale généralisée, qui n’autorise l’épanouissement personnel que dans la compétition et réprime la coopération et la solidarité entre les individus, selon Jacques Généreux), et elle ne correspond pas aux exigences d’une raison qui ne se réduise pas un simple calcul d’intérêt ni aux aspirations humaines à l’harmonie sociale et à des cadres de vie protégés, durables et agréables. Voici pourquoi il est nécessaire de renouveler le rêve de ceux qui voulaient libérer les hommes de l’ignorance, de la soumission et de la misère, en commençant par décrire ce qui doit être désiré pour que nos sociétés aient de nouveaux des buts qui orientent leurs activités, par-delà les crises qui les secouent et dont elles ne voient pas la fin.

L’écologie politique est en phase avec notre temps, elle seule en fait un bilan complet, tant en termes de conséquences au présent et pour l’avenir que d’origines et de solutions. Elle montre également que si la modernité est très puissante, il n’y a pas de fatalité et que d’autres possibles sont envisageables. Elle rompt ainsi avec le « passivisme », qu’Emmanuel Todd définit comme une « glorification de l’impuissance », une « célébration active de la passivité ».

Le « développement durable » (ou le « capitalisme vert ») présente comme horizon de l’histoire nos modes de vie, appuyés sur des conditions techniques transformées. Il s’agirait de vivre de la même manière, mais durablement, c’est-à-dire en consommant moins d’énergie et de matières premières. C’est une illusion, la consommation est en soi un gaspillage. C’est pourquoi il convient de penser dans un autre cadre, qui serait celui d’une production fondée sur les rythmes de renouvellement de la nature, de recyclage et de réutilisation de nos déchets domestiques comme industriels, ce qui implique de réduire considérablement nos trains de vie occidentaux, sans pour autant renoncer à des conditions d’existence décentes, libérées de la faim et de la maladie. Nos déchets sont pour la plupart non recyclables, leur insinération produit des gaz à effet de serre, leur enfouissement pollue les sols. L’industrie afférente a d’ailleurs largement été délocalisée dans les pays pauvres. Réparer, réutiliser, recycler, revendre doivent être les maîtres mots d’une production écologique. Nous devons lutter contre l’obsolence programmée (laquelle n’est pas neuve, mais animait déjà les industriels de l’éclairage dans les années 20), bannir l’usage inconsidéré des emballages, outils électroniques très polluants et énergivores, renoncer au modèle du toujours plus loin, plus vite et plus souvent.

 

Avec l’abandon des productions destructrices, de nombreux emplois peuvent être crées dans l’industrie du recyclage, dans l’artisanat. Relocaliser l’économie, la réinsérer dans le tissu social permet de réduire la consommation d’énergie, de lutter contre la misère et le besoin de divertissements abrutissants. Contre les séparations revendiquées par la modernité, comme autant de libérations (jeter, renouveler), il convient de valoriser toutes les actes de préservation (réparer, conserver), lesquels nous relient à nos milieux sociaux et naturels, inscrivent nos existences dans la continuité d’une histoire.

 

Si l’écologie ne s’oppose pas à la modernité et au progrès, c’est qu’elle privilégie ce qui dans les inventions techniques, dans les recherches scientifiques contribue à la préservation des écosystèmes, à la paix, à l’égalité. Le tourisme colonialiste, le nucléaire, les industries pétrolières, automobiles et électroniques sont autant d’armes de destruction massive de toute démocratie locale, de toute conception du progrès détachée du fétichisme de la puissance et de la croissance. Il ne saurait ainsi y avoir de société harmonieuse que par le refus de toute externalisation (dans l’espace comme dans le temps) des conséquences naturelles et sociales de l’industrie. Au contraire, dans le cadre de la recherche du profit, aucune tendance à la diminution des gaz à effets de serre, aux économies d’énergie ne se dessine. Les engagements pris dans le Protocole de Kyoto ne donnent rien, parce que la croissance reste le maître mot des politiques capitalistes et parce que l’intérêt général ne peut pas procéder de la concurrence.

Dans le domaine agricole, une production fondée sur la complémentarité des cultures, sur l’utilisation d’espèces peu gourmandes en eau, sur l’inscription dans un territoire, permettrait de restaurer les campagnes, d’en faire des lieux de vie où se côtoieraient les espèces sauvages, les espèces domestiques dont les services rendus aux hommes leur vaudraient autre chose que d’être abattues après une vie qui n’en est pas une, et les hommes, tant les producteurs que les consommateurs et les promeneurs. La coupure entre des campagnes productivistes et une nature sauvage préservée à la marge pourrait être dépassée. L’agroforesterie constitue par exemple un modèle pour une production agricole écologique.

L’écologie politique nous ramène à la question de la démocratie. En effet, une démocratie vivante signifie une pensée et une pratique du concret, de l’ici et du maintenant, une implication de chacun dans les affaires collectives, ce qui n’est possible que si la vie s’inscrit dans un territoire et dans un temps, si le débat d’idées et l’exercice du pouvoir ne sont pas conçus comme des activités spécialisées, séparées de la vie commune et si la production et la satisfaction des besoins ne sont pas dématérialisées, par l’externalisation des opérations proprement techniques (séparation géographique de la conception et de la fabrication, professionnalisation des tâches domestiques, avec par exemple la disparition de la cuisine au profit des plats préparés).

Si l’histoire est hégélienne, après les moments de l’unité et de la différence, nous connaîtrons celui de la synthèse de l’unité et de la différence. N’est-ce pas là justement le sens contemporain de l’utopie ? Par-delà l’opposition des sociétés anciennes et des sociétés modernes, ne convient-il pas de penser la rencontre entre les traditions et l’individualité libre ? Aussi bien qu’entre l’oïkos de l’écologie comme foyer, lieu de vie et la polis comme attachement à l’intérêt général ? L’écologie politique est une pensée et une pratique à la hauteur de notre temps, puisqu’elle fait des sources mêmes des crises qui agitent nos sociétés, les objets de la délibération démocratique, c’est-à-dire propose à chaque homme de reprendre le pouvoir sur sa vie, en en devenant un acteur ici et maintenant, par-delà la séparation moderne entre production et consommation.