café philosophique

mercredi 27 septembre 2000

« L’utopie »

 

Histoire de l’utopie

L’utopie désigne un courant littéraire et philosophique de production de modèles idéaux de vie en société. Elle trouve son origine historique, à l’orée de l’époque moderne, dans la contestation par l’individu des différentes contraintes qui s’exercent sur sa liberté, qu’elles soient familiales, politiques ou religieuses. C’est Thomas More, chancelier britannique en 1529, qui inventa le mot, avec la publication de son Utopie, Discours sur la meilleure constitution d’une république, en 1516. Utopie a une étymologie double, Topos signifie le lieu en grec, u- est un préfixe privatif, d’où l’utopie comme lieu de nulle part, qui n’existe pas donc, ou u- renvoie au terme grec eu qui indique l’idée de bien, de bonheur, d’où l’utopie comme lieu du bonheur humain accompli.

Cette littérature se répand au XVIe et XVIIe siècles en Europe, dans les pays où la modernité émerge, où la foi religieuse est discutée, où la raison est théorisée, en Italie, en Angleterre et en France, plus tard aux Etats-Unis.

L’utopie pense le bonheur humain par la maîtrise de la nature humaine, par l’organisation totale de la vie collective et de la vie privée. Rien n’échappe au contrôle du groupe, dès lors aucune déviation n’est possible par rapport à une ligne directrice collective, qui est toujours la plus raisonnable. L’individualisme, l’égoïsme, la concurrence, la domination sont ainsi bannies de l’utopie. Cette cité idéale ne consiste pas en un retour à la nature, l’utopie se distingue dans son principe des pensées du paradis perdu qui ont fleuri pendant l’antiquité et le Moyen-Age. Au contraire le bonheur procède de la domination de la nature extérieure et de la nature humaine. Le courant de l’utopie va ainsi participer à l’essor des sciences modernes et à leur développement. Il mettra en avant l’idée essentielle du progrès, de la capacité à faire évoluer la vie humaine vers la perfection. Pensée libérée des entraves de la religion, l’utopie fait de l’homme l’artisan de la cité idéale, sans intervention dans l’histoire d’une providence. L’homme devient le nouveau Titan capable de se transformer lui-même.

 

Contradictions de l’utopie

La diversité des ouvrages se rattachant à ce courant est tellement grande qu’on peut se demander s’il n’y a pas une absurdité dans le fait de vouloir de penser un modèle idéal de sociabilité. En effet cette diversité semble témoigner de l’impossibilité de toute unanimité, même au niveau de la fiction.

Les utopies avaient pour but à l’origine, dans des contextes de domination politique ou religieuse, de rendre possible leur critique en échappant à la censure, puisque les attaques n’y étaient pas menées de front mais sous couvert de récits imaginaires dans des contrées lointaines. Alternatives à la vie politique réelle, elles s’en distinguaient par leur caractère de perfection achevée.

Il y avait donc un idéal dans toutes les utopies, il s’agissait de penser la vie sociale relativement aux aspirations au bonheur, à la liberté, à la prospérité. C’est pourquoi leurs auteurs furent en politique des partisans du progrès technique, de la tolérance religieuse, des libertés politiques. Il s’agissait dans tous les cas de renverser les Etats absolutistes, de droit divin, partisan de l’enfermement des peuples dans leur ignorance et du maintien des distinctions sociales, au nom de la connaissance, de l’égalité.

Nous sommes alors devant une difficulté apparente. Les utopies étaient des promesses de bonheur et de liberté, mais en réaction aux politiques liées à la domination de l’homme sur l’homme, elles étaient construites sur une volonté d’absolu qui s’est traduite par l’organisation pointilleuse de toute l’existence, rejetant le principe même de la différence individuelle en dehors de laquelle la liberté n’a pas de sens. Symbolisée par la disparition du politique (lieu du conflit et de la pluralité) remplacé par l’ingénierie sociale, l’emprise du groupe sur les individus va jusqu'à la détermination très précise de règles pour la vie privée et même jusqu'à la suppression de la famille dans certains cas.

Le courant de l’utopie a participé de l’illusion essentielle de la modernité, le millénarisme technique, la croyance en la vertu du progrès technique censé permettre l’organisation rationnelle des hommes par l’adaptation des moyens aux buts. L’histoire aurait été jusqu’alors une grande erreur du fait de l’inadaptation de l’organisation des hommes à la poursuite du bonheur. Il faudrait donner le pouvoir aux sages, aux savants, pour comme le disait Saint-Simon, remplacer le gouvernement des hommes en administration des choses.

Pourtant doit-on réduire l’utopie à son histoire passée ?

 

Quelle interprétation ?

Il y a plusieurs manières d’aborder l’utopie.

Elle peut être comprise comme la production chimérique d’un idéal de pacification sociale, et par conséquent elle renverra au cauchemar du totalitarisme présenté comme sa conséquence directe (la chute fracassante du communisme aurait ainsi signifié le discrédit de l’utopie). Le totalitarisme, réalisation morbide de l’impossible disparition de la diversité au profit de l’unité. D’un monde meilleur au Meilleur des mondes, il n’y aurait qu’un pas.

Mais on peut également retrouver le souffle qui a donné vie à l’utopie, l’idée même du progrès vers plus de liberté, de justice, de bonheur. Simplement, soucieux de tirer des leçons de l’échec de l’idée d’un progrès mécanique, inéluctable, l’utopie ne devrait plus être comprise comme pensée d’une totalité réconciliée, mais comme agrégat de pensées et d’actions individuelles, inventives et imprévisibles. Peut-être l’utopie ne serait-elle plus à chercher du côté d’un discours totalisant, réfractaire à la différence, mais au plus proche de ce qui dans le réel apparaît à la fois comme rationnellement désirable et raisonnablement réalisable ?

 

 

Questions

La fin des grands récits signifie-t-il le désaveu de l’utopie ? Mais alors comment penser encore le possible ?

 Ou n’y a-t-il pas là l’occasion d’une spectaculaire mutation de la pensée de l’utopie, dans le sens d’un souci de la liberté et de la différence qui n’exclueraient ni de penser l’égalité ni de poursuivre les conditions collectives du bonheur ?

Qu’est-ce qui peut constituer une utopie pour aujourd’hui ?

 

L’utopie dans l’urbanisme

Dans l’urbanisme, la pensée utopique impulsée par Le Corbusier a-t-elle été désavouée, à l’issue de sa transformation en politique des « grands ensembles », dans l’urgence de la reconstruction d’après-guerre. Et l’utopie s’est déplacée de la planification à l’imaginaire,  l’inventivité et au déploiement de la différence

 

Le renouveau de l’action politique

Mai 68 voulait mettre l’imagination au pouvoir. Cela n’a sans doute pas eu lieu, mais a contribué à déplacer les lieux du pouvoir, du politique compris au sens restrictif de pouvoir de l’Etat au social, à la fois associations, collectifs, groupes de réflexion.

Ainsi de nouvelles formes d’actions politiques (DAL, collectifs des sans-papiers, groupes de résistance à la mondialisation, Attac, associations pour les droits des malades comme Act Up) se mettent en place, en dehors du cadre traditionnel des luttes pour le pouvoir politique : le politique ne semble en effet pas capable d’apporter toutes les réponses satisfaisantes aux attentes citoyennes et les initiatives individuelles fleurissent.

Il y a dans tous les cas une volonté de créer du sens dans la vie collective, d’être des citoyens actifs : cela suppose l’exercice d’une réflexion critique sur les problèmes sociaux contemporains, la proposition de solutions alternatives, et cela s’incarne dans des pratiques de démocratie réelle, de participation directe aux événements.

Dans tous les cas, nous sommes tentés d’employer le terme d’« utopie » pour désigner l’émergence de ces courants, nés de la crise du marxisme à partir des années 70 et la chute du communisme et de la domination planétaire de l’économie de marché qui s’en est suivie.

N’y a-t-il pas utopie à rappeler la différence, différence des cultures, différence des traditions, différence des manières de vivre et du sens qu’on veut donner à la vie ? A penser des possibles autres que ceux qui sont présentés comme inéluctables, de la sélection génétique, au triomphe du marché mondial ?

 

Annexe

Extrait de Miguel Benasayag, Parcours, Engagement et résistance, une vie
(entretiens avec Anne Dufourmantelle, Calmann-Lévy, 2001, 244p., 95F) :
p.230-231
" AD. Faut-il rétablir l'utopie, autrement dit le "non-lieu", comme
l'espace politique commun ? Et penser l'utopie ici et maintenant ?
MB. Il y a un écrivain, Landauer, un révolutionnaire allemand fusillé en
1917, qui a écrit un seul livre : La Révolution, où l'on trouve ceci :
dans le mot "utopie", dit-il, il faut dissocier le mot en disant u-topie
(négation de lieu) ; toute lutte part d'une u-topie, d'une négation du
topos, de la gestion de ce qui existe, pour arriver à un topos qui n'est
pas l'utopie, parce que l'utopie est ce mouvement sans cesse désirant,
sans cesse libertaire dans lequel effectivement "aucun topos n'est
l'utopie."
Je reviens sur le fait que, nous le savons bien, pour ce courant
révolutionnaire, celui de Landauer ou de R.Luxemburg, la lutte pour la
liberté ne peut pas se cristalliser dans une lois, un régime ou un
système. L'utopie n'est pas un mouvement idéaliste, donc il doit
produire des acquis à partir de changements successifs, mais aucun
changement n'est toute la liberté. Or, ce courant révolutionnaire fut
pendant plusieurs années une tendance minoritaire non représentée dans
les mouvements révolutionnaires de la modernité. Nous pouvons faire le
parallèle avec l'amour, et dire : il n'y a pas d' "état amoureux", de
gestion d'un point d'arrêt, il n'y a que des actes d'amour. C'est la
phrase amoureuse d'Héloïse (pas de Lacan), je te demande de refuser ce
que je t'offre parce que "ce n'est pas ça". Et pourtant nous ne pouvons
pas nous passer de ce "ça" là... Si je t'offre un bouquet, c'est
celui-là qui représente l'amour mais si je dis : tu as eu ton bouquet,
que veux-tu de plus ? Si je pressens que mon contrat de mariage, ma
maison, le bouquet sont la cristallisation de l'amour, cela ne fera que
tuer l'amour. Il n'existe que des actes d'amour, pas d'état amoureux.
C'est exactement ce que cela veut dire.
Il nous faut comprendre que la politique et la liberté sont des actes
purs qui ont pour vocation de produire de l'acquis, mais que les
changements, aussi nécessaires soient-ils, sont une condition nécessaire
mais pas suffisante de ce devenir. J'insiste beaucoup sur les acquis,
parce que je me départage d'une part du marxisme classique qui va
identifier ces acquis avec la puissance, mais je me départage aussi de
la tendace idéaliste, radicale nihiliste, dans laquelle les acquis sont
traités comme des événements dérisoires. "

Bibliographie

- Magazine littéraire, mai 2000, n°387 : articles divers qui montrent la pluralité des lignes d’interprétation de la notion d’utopie, ses liens avec la science-fiction, l’architecture, le totalitarisme, mai 68.

- 21 utopies réalisables, Le nouvel observateur, 30-12-99/05-01-2000 : présentation des grandes utopies possibles de notre siècle, de la fin de la faim au salaire minimum mondial, de l’école pour tous les âges à l’épuisement des guerres de religion.

- Georges Jean, Voyages en utopie, Gallimard Découvertes : une étude historique des précurseurs de l’utopie moderne et de l’évolution depuis la Renaissance jusqu'à nos jours des textes et pratiques utopiques.

- L’utopie, GF, coll.Corpus : recueil d’extraits des grands textes utopiques, depuis Platon, More et les contre-utopistes du XXe siècle (Zamiatine, Huxley, Orwell).

- www.bnf.fr/web-bnf/expos/utopie/index.htm (ou dans moteur de recherche : « utopie ») : catalogue virtuel de l’expo de l’an dernier à la BNF. Très riche iconographie, exposé des sources et des grands moments du courant de l’utopie.