Ici et maintenant

Café philo

Mercredi 3 octobre 2001

 

 

Pourquoi interroger la présence ?

« Ici » et « maintenant » constituent les deux formes de la présence, spatiale et temporelle. Il est en effet deux manières de ne pas être présent, en étant d’un autre temps ou d’un autre lieu. « Etre présent » signifie ainsi « être ici et maintenant. » Mais pourquoi faire de la présence un problème philosophique ?

La présence est la dimension du rapport à soi-même. En effet penser, désirer, agir, c’est se rapporter à sa situation présente dans le temps et dans l’espace. Ainsi la question de l’identité est-elle celle de notre situation dans le monde, « ici et maintenant ».

Mais ce rapport à notre situation est problématique dans la mesure où notre existence ne se déploie pas dans une immédiateté, dans une coïncidence avec nous-même. C’est pourquoi d’ailleurs l’identité peut être l’objet d’une question : ne coïncidant pas avec nous-même, n’existant pas sur le mode de la chose, nous ne pouvons pas ne pas nous demander qui nous sommes, en quoi nous sommes engagés dans une situation, de quoi nous sommes responsables.

 

L’impossible immédiateté de la présence

L’identité n’est en rien un donné. En effet la présence dans laquelle elle pourrait se concentrer n’existe pas par elle-même, comme nous allons le voir.

L’instant comme le lieu, l’ici et le maintenant, ne sont en rien des réalités, ils n’existent que par rapport à leurs autres. Aristote parlait ainsi pour l’instant, d’une limite indéterminable, toujours l’autre d’elle-même du fait du cours du temps, d’une limite donc entre le passé et l’avenir. Nous ne pouvons donc pas vivre simplement au présent, puisque celui-ci n’existe pas, mais n’est qu’une limite inassignable, qui ne serait réelle qu’à la condition de l’arrêt du temps et de la concentration de l’espace en un point, c’est-à-dire de la disparition de l’instant comme du lieu, autrement dit de la disparition du présent. Conclusion absurde : le présent ne serait qu’à la condition de ne plus être. Le présent n’est donc pas simplement.

En effet la présence n’est pas, elle n’existe que sous la forme d’une multiplicité de rapports avec la situation : ce sont ces rapports avec notre temps et notre lieu qui constitue notre présence. Il n’y a en effet pas de présence générale, mais seulement particulière.

Or ces rapports que nous entretenons avec notre situation sont impensables en dehors de la mémoire, du projet ou de l’attente, de la distinction du différent. Nous pouvons vivre dans la nostalgie, le privilège donné au passage des instants sur la mémoire ou le projet, dans l’attente ou la crainte, nous pouvons vivre dans l’attachement à des racines brisées ou dans le désir de rencontrer la différence. La présence, le rapport à notre situation ne forme pas une immédiateté, saturée de significations naturelles ou sociologiques, mais la figure différenciée, particulière de notre existence, de notre identité.

En ce sens la présence n’est pas possible sans la différence (le souvenir, le projet, autrui ou l’étranger) dont elle se différencie et se nourrit tout à la fois. La situation n’est elle-même en rien une « réalité », elle n’existe pas sur le mode de la chose, elle n’est pas saturée, fermée, mais constitue un complexe de tensions, de lignes de fuite, de tendances, un complexe habité par la différence donc.

A partir de cette analyse nous pouvons déterminer deux types de rapport avec la situation, deux formes de la présence.

- L’ouverture, dans son lieu et son temps, aux différences, à ce qui vient d’ailleurs et qui n’est donc pas présent « ici et maintenant », ouverture qui signifie accueil, écoute, disponibilité mais n’exclut pas l’affirmation, l’engagement et la responsabilité.

- La tentative inverse de dominer la différence à partir de la présence. Le présent est en effet la dimension de la maîtrise, ce qui n’est pas présent n’est pas maîtrisable (le passé, l’avenir, l’ailleurs), échappe à notre emprise, existe indépendamment de nous. Nous sommes en effet tentés de considérer que tout ce qui existe n’existe que par sa présence, c’est-à-dire par sa disponibilité pour notre usage, ce qui conduit à rejeter toute idée d’une différence, d’une non-présence qui ne nous soit pas indifférente (une généralisation de la formule : « loin des yeux, loin du cœur »). Cette analyse dessine les modalités de la conquête, lesquelles ont été incarnées au plus haut point par la modernité.

 

 

La modernité et le progrès : domination de la présence ?

Nous constatons le défi de notre civilisation moderne à ce qui n’est pas présent. Présence et non-présence (différence) sont censées pouvoir se rencontrer sous la figure du Progrès (cours de l’Histoire décidable du fait de l’unité du passé et de l’avenir au présent) et de la réduction des frontières entre nations et civilisations. La modernité peut ainsi être entendue comme volonté de domination de la vie par le rendre-présent, c’est-à-dire comme la maîtrise absolue sur le temps et l’espace.

Cette domination s’appuie sur l’idée d’une présence absolue, d’une présence auto-fondatrice. La présence apparaît comme l’origine sans origine, comme l’origine absolue de l’avenir (le Progrès), de l’ailleurs (idée d’un centre du monde) et de l’autre (par exemple production comme activité totale, auto-suffisante), ce dont leur existence dépend.

Mais, qu’elle soit hégémonique, monopolistique ou qu’elle en vienne éventuellement à être partagée par toutes les nations, une telle domination apparaît comme illusoire, comme nous allons le voir. Sa contestation montre en effet que la domination de la présence est bien plutôt la perte de la présence et de toute maîtrise, que la recherche moderne du pouvoir est la perte de tout pouvoir.

La mise en question de la domination du présent (l’ici et le maintenant) révèle un brouillage des dimensions du temps et des repères spatiaux et donc de la présence. Nous ne savons pas bien qui nous sommes, où nous situer dans le temps et l’espace.

Quel est le sens de ce brouillage qui nous abandonne à un « ici et maintenant » dépourvu d’horizons d’histoire et d’échanges, habité par le scepticisme à l’égard du temps et de la rencontre, fait de peur et donc de replis identitaires, consuméristes, festifs, de protections des richesses et des monopoles ?

Faut-il y voir la conséquence de l’impossibilité anthropologique du progrès et de l’internationalisation et le retour à un « ici et maintenant » saturé de significations sociologiques ? Ou au contraire le signe d’un retour d’une présence non-saturée par l’expansion ou par le repli (les deux faces d’un même événement) pour des êtres et des sociétés qui en ont perdu le sens et qui sont incapables de la recevoir, comme ils ont perdu le sens de la richesse et de la valeur au-delà de sa signification financière, de la rencontre au-delà de la domination, au-delà de l’anéantissement de la différence dans la consommation universelle de la planète ?

Pierre-André Taguieff perçoit ainsi la disparition du présent orienté (le progrès) sous la forme du culte du mouvement pour le mouvement (la permanence du mouvement palliant à son absence d’orientation), d’un présent réduit à lui-même, se répétant à l’infini sous la forme an-historique des non-événements sportifs et médiatiques, sous la forme vide et autistique de la recherche du pouvoir pour le pouvoir. Avec le progrès, il restait encore quelque chose de la différence, parce qu’il restait du temps. Monde du capitalisme achevé, monde de la consommation-consumation du monde, disparition du progrès parvenu à son terme, domination d’un présent sans possibilité, sans ailleurs, sans pouvoir, d’un nouveau destin.

Dès lors, nous le voyons, ce qui est en question, c’est le statut de la présence, de « l’ici et maintenant ».

 

 

 

« Ici et maintenant », le sens de la présence et de l’engagement

La modernité semble avoir perdu jusqu'à l’idée d’une présence comme rapport à la situation, c’est-à-dire comme choix et responsabilité, et a fait de la présence la dimension d’une répétition indéfinie du même, de l’entreprise de domination.

Or la présence signifie présence dans une situation, existence par rapport aux éléments de la situation, autrement dit engagement. Or l’engagement implique choix et donc responsabilité par rapport à l’avenir et à l’autre. En ce sens la modernité, entreprise sans mémoire et sans considération pour la différence, signifie la déresponsabilisation, la « bunkerisation » de la pensée et de l’action, l’illusion d’un non-engagement au service de la domination. Les modernes ont toujours prétendu être extérieurs à l’égard de la nature, de la société, de l’histoire, et pouvoir les diriger en les surplombant.

C’est à ce titre que l’« ici et maintenant » devient l’horizon d’une humanité libérée de la modernité, c’est-à-dire d’une humanité qui retrouverait son engagement dans le monde, sa responsabilité, et donc tout en même temps un avenir, par opposition à la répétition éternelle du même dans laquelle s’est achevée, s’est abîmée la civilisation du progrès.

 

Précisions

Loin de nous l’idée que tout ce qui est moderne est condamnable, ce que nous rejetons ici c’est l’aveuglement de la modernité à sa propre entreprise, son inconscience amorale, sa décision de ne penser et de n’agir qu’en termes de conquête. Il y aurait de l’inconséquence à soutenir l’idée de responsabilité à l’égard de la situation et à condamner abstraitement, du haut de la position imprenable de la vérité, ce qui est notre situation-même.

Par ailleurs la modernité fut un vecteur essentiel de libération pour les hommes, par la contestation des savoirs et autorités.

 

 

Bibliographie

Aristote, Physique, livre IV

Saint-Augustin, Confessions, livre XI

Heidegger, Etre et temps (Gallimard)

Sartre, L’Etre et le Néant (Gallimard)

Lévinas, Le temps et l’autre (Puf, Quadrige)

Miguel Benasayag, Le mythe de l’individu (La découverte)

Miguel Benasayag, Parcours (Calmann-Lévy)

Pierre-André Taguieff, Du progrès (Librio)

Pierre-André Taguieff, Résister au « bougisme » (Mille et une Nuits)