10 novembre 2001

Qu’est-ce qui se joue aujourd’hui dans le conflit des interprétations autour des attentats subis par les Etats-Unis le 11 septembre 2001 ?

 

Deux courants s’opposent, nous serions même tentés de dire deux camps, au vu de la violence de l’affrontement. Pourtant on y retrouve des intellectuels d’horizon très divers, dont les interprétations sont elles-mêmes très diverses, et qui ne se rejoindraient probablement pas sur d’autres sujets. Il y a un effet de cristallisation, que nous nous proposons ici d’éclaircir.

 

D’un côté, des intellectuels qui, sans faire preuve d’aucune complaisance à l’égard du terrorisme aveugle, cherchent, à partir d’un éclairage des circonstances de ces attentats, d’interpréter les événements, dans le but non de les relativiser, d’en diluer l’horreur dans un discours sur les pratiques politiques violentes des Etats-Unis et plus généralement occidentales, mais afin de déterminer leur signification historique, c’est-à-dire le contexte large qui peut expliquer leur éclatement si soudain. Leur longue préparation, la continuité dans les actions terroristes de Ben Laden, le déchaînement des passions que les événements ont déclenché doivent nous donner à penser.

 

De l’autre côté, des penseurs, écrivains, artistes qui mettent en avant le caractère absolu de l’événement, et qui de ce fait le rapportent, ainsi que les opérations militaires en Afghanistan qui en sont la suite, à la guerre entre les démocraties et le nazisme. Ils opposent les principes idéologiques du terrorisme islamiste aux principes démocratiques (égalité des sexes, refus de la violence, liberté d’entreprise, et plus particulièrement d’un point de vue historique, mémoire de la Shoah et donc défense de l’Etat d’Israël) dont les Américains sont présentés comme les défenseurs et les porteurs. Tout débat autour de la question du « sens des attentats » leur paraît contribuer, par surcroît, à dédouaner les terroristes de leur responsabilité. Qualifiant ainsi  « leurs adversaires » de « néopétainistes », d’ « anti-impérialistes », les accusant de « fantasmes totalitaires », de défendre le droit à la légitime défense et de faire le jeu de guerre sainte (en particulier dans le conflit israëlo-palestinien) ou de renoncer à la pensée critique, ils posent un interdit absolu sur ce débat.

 

Ce non-débat nous paraît pourtant pouvoir céder la place au dialogue. Mais pour cela il doit être fait « justice » de deux points de vue, à notre sens, erronés.

 

Tout d’abord de celui selon lequel il y aurait de la complaisance à vouloir comprendre les attentats (comme jadis le génocide des Juifs). En effet comprendre ne signifie ni excuser, ni relativiser, ni surtout refuser toutes formes de réactions politiques et militaires. Il s’agit seulement de percevoir la complexité du monde, la « permanence » de pensées et d’actions violentes, par-delà les croyances optimistes et idéologiques à une démocratie mondiale et son contexte (la duplicité des sociétés libres dans le jeu politique mondial, leur lenteur à le faire évoluer dans le sens de la démocratie, leur refus d’écouter et d’entendre les souffrances des peuples).

 

Ensuite du point de vue selon lequel les attentats sont les armes du pauvre et de l’exploité. On sait d’expérience que la violence « terroriste » (et le sens de ce terme est peut-être l’un des moins bien déterminés de la pensée contemporaine, puisque les résistants à l’occupant nazi étaient aussi qualifiés de « terroristes ») sert rarement les peuples, particulièrement quand elle est aveugle et ne fait pas de différences entre les militaires et les civils. On sait par ailleurs que la pensée anti-impérialiste a pris parfois la forme d’une défense elle-même aveugle des courants antidémocratiques.

 

Le dialogue est possible, étant donné qu’aucun des intellectuels en conflit n’a justifié les attentats ou condamné a priori toute réaction internationale aux attentats. D’un côté comme de l’autre, des voix s’élèvent pour critiquer l’intervention américaine. L’histoire a ici porté ses fruits, puisque progressivement une place a été faite à la reconnaissance de l’ambiguïté des dernières interventions occidentales (en Irak, en Somalie, au Kosovo).

 

Dès lors nous croyons possible le retour à une pensée politique, par-delà les rejets de toute forme de débat autour d’un événement considéré comme absolu. Nous nous rappelons ici l’époque de la publication par Hannah Arendt de ses articles sur la « banalité du mal » au moment du procès d’Eichmann à Jérusalem. Arendt fut violemment critiquée, accusée de banaliser le nazisme et le génocide. Pourtant, loin de vouloir tempérer les fautes nazies, de vouloir relativiser l’incomparable, Arendt cherchait à s’interroger sur ce qui l’avait rendu possible, une fois abandonnée l’idée de mal absolu. En effet il n’y a pas de différence de nature entre victimes et bourreaux (ce qui permet d’expliquer que certains aient été l’un et l’autre). Cette interprétation est la condition à laquelle on peut chercher à comprendre qu’un événement n’est pas isolé, même s’il est inédit et unique. Autrement dit qu’il a des origines, qu’il est donc intelligible.

 

De la même manière, nous croyons possible le retour à une action politique au vu des réactions américaines. D’un côté l’engagement militaire américain a été immédiat et on comprend aujourd’hui qu’il est aveugle, au vu de la catastrophe humaine qu’il annonce. Permanence d’une pensée non-politique, puisque les problèmes du monde ne peuvent être résolus par la seule force, en dehors de tout contrôle international, et de toute visée claire et délimitée, ni de l’extérieur, par un bombardement systématique et aveugle, sans égard pour les populations qui vivent sur ces territoires et sont prêtes, si on leur en donne les conditions, à se tourner vers une vie démocratique.

De l’autre côté, les Américains ont tout de suite mis en avant la nécessité de relancer le processus de paix entre Israël et la Palestine. Démarche politique puisque l’opposition des deux nations n’est pas présentée comme l’affrontement du bien et du mal, de la civilisation et de la barbarie, de la démocratie et de l’Islam ou de la terreur, mais comme l’expression du droit des nations à disposer d’un territoire. Ce conflit-là n’est pas simple, mais il est au moins une chose dont on puisse être sûr, c’est que Yasser Arafat est un homme politique, qu’il a renoncé à la violence comme seul moyen de parvenir à son but, la création d’un Etat palestinien. Qu’il est donc prêt, à ce titre, à faire des concessions, qu’il les a déjà faites, et que ce n’est pas parce qu’il ne cède pas immédiatement sur toutes les revendications israëliennes qu’il est engagé dans la politique du pire.

 

 

Nous croyons que l’interrogation sur la violence n’est pas vaine, qu’elle n’est pas une renonciation à la pensée critique, mais qu’elle exprime au contraire l’espoir que la vie politique internationale soit capable de rationalité. Mais cet espoir est teinté de crainte, puisqu’il ne s’accompagne d’aucun angélisme à l’égard des protagonistes. Les Américains ne sont pas les hérauts de la démocratie, les populations des pays musulmans sont tiraillées par plusieurs possibilités, la haine, la crispation nationaliste, comme l’espérance d’une amélioration de leurs conditions de vie et de la paix, les Israëliens ne sont pas les simples héritiers de la Loi et du refus du meurtre, ils sont des hommes pris dans les contradictions du siècle. La source de l’espérance, l’avenir est dans le retour à la pensée politique, à la pensée de la complexité du monde.