« Si la région préhumaine d’où nous provenons est celle de l’animalité totale, la région posthumaine, que nous sommes maintenant sur le point d’atteindre, est celle de l’instrumentalité totale. »

Günther Anders, Le temps de la fin (1960)

 

Dans Le temps de la fin, Günther Anders, philosophe allemand engagé dans le désarmement nucléaire, s’interroge sur les transformations symboliques de l’ère atomique et montre que, pour la première fois dans l’histoire humaine, s’ouvre devant nous la perspective d’une apocalypse nue qui n’ouvre sur aucun royaume, en rupture avec les croyances humaines, du messianisme religieux jusqu’aux doctrines du Progrès. C’est « le temps de la fin », qui est notre œuvre, parce que, avec l’invention des armes nucléaires, nous semblons tenir notre sort entre nos mains. Cela ne signifie pas que tous les hommes soient directement responsables, parce que, même en démocratie, la majorité des hommes sont sans pouvoir et ne décident de rien. Pourtant, nous participons tous du temps de la fin, non simplement parce que nous sommes collectivement, en tant qu’humanité, les victimes désignées des armes nucléaires, mais aussi parce que notre temps, le nôtre au sens fort de ce qui dépend de nous, est caractérisé par la démission de l’intelligence, de l’imagination et de la volonté devant la réalité. Anders a mis en évidence cette démission, tant dans l’organisation nazie des camps de la mort que dans le complexe militaro-industriel.

« L’instrumentalité humaine » dont parle Anders consiste dans le fait que, pour notre époque, tout ce qui existe doit s’intégrer dans un des processus technologiques qui y sont à l’oeuvre et que rien ne constitue plus une fin en soi. Dans ce cadre, les individus sont dissuadés de penser, d’imaginer et de vouloir, ils doivent se contenter d’accomplir leurs tâches professionnelles, le zèle devant remplacer la conscience. À l’horizon se profile « la région posthumaine », dans laquelle les hommes abandonnent toute interrogation sur le bien et le mal, au profit exclusif de ce qui est efficace. La responsabilité n’est sans doute pas universelle, mais il est difficile de se disculper, puisque l’on connaît – et comment pourrait-on ne pas la connaître ? – l’implication de l’existence des armes nucléaires ou quand nos fonctions professionnelles nous mettent aux prises avec les graves dangers qu’impliquent les industries modernes pour l’environnement. Dans sa lettre ouverte à Klaus Eichmann, le fils du criminel nazi, Anders écrit également que son père s’était fait délibérément le jouet de l’organisation criminelle nazie en refusant de penser le sens de ses actes, en évitant de se représenter les morts qu’ils impliquaient et en se concentrant sur leur aspect technique.

Être humain, c’est-à-dire libre et responsable, c’est lutter contre l’instrumentalisation de nos actions, contre l’impuissance qui caractérise notre pensée et notre imagination devant la complexité des processus techniques. Entre les deux phases d’inhumanité, préhumaine et posthumaine, les hommes doivent abandonner la sécurité psychique que leur confère l’intégration volontaire à des organisations qui les réduisent à l’état de moyens et les conduisent souvent, sans qu’ils s’en rendent le plus souvent compte, à la catastrophe. S’efforcer de penser ce que l’on fait, de comprendre ou simplement d’imaginer le sens de ce qu’on produit, c’est ce qui permet de ne pas avoir quitté l’animalité pour sombrer dans une nouvelle inhumanité, autrement plus délétère que la première, matériellement comme symboliquement.

Der Schriftsteller Günther Anders

 

Günther Anders en 8 dates.

1902 Naissance de Günther Stern à Breslau, aujourd’hui Wroclaw en Pologne.

1923 Thèse de doctorat sous la direction d’Husserl.

1929-1937 Mariage avec Hannah Arendt.

1936 Émigration aux Etats-Unis.

1950 Refus d’un poste universitaire à Halle (ex-RDA) et engagement dans le mouvement anti-nucléaire.

1956 Publication de L’Obsolescence de l’homme.

1964 Lettre ouverte au fils d’Adolf Eichmann : « si la mise en garde contre le monde d’Eichmann venait de votre bouche, celle du véritable fils d’Eichmann, le monde écouterait en retenant son souffle. »

1992 Mort à Vienne.