« Le totalitarisme doit en venir au point où il faut en finir une bonne fois avec la neutralité du jeu d’échecs. »

Hannah Arendt, Le système totalitaire (1951)

 

En publiant Les origines du totalitarisme (1951), Hannah Arendt a proposé une interprétration très éclairante des sources idéologiques et historiques des régimes totalitaires et surtout de leur nature, organisations et moyens. Le totalitarisme se caractérise par la conjonction d’une idéologie totale (qui, en tant que « logique d’une idée », prétend épuiser le sens de l’histoire, en en faisant un processus unique et cohérent) et d’une terreur sans bornes (dont l’accomplissement est la création des camps de concentration, « laboratoires d’expérience en domination totale »). Il vise la disparition de la pluralité, qui est au fondement de la condition politique humaine, au profit de la création d’un Homme unique, réduit à des réactions stéréotypées et même à des comportements mécaniques de survie dans les camps.

Le totalitarisme ne peut en effet exister que s’il réussit à faire disparaître ou du moins à empêcher de s’exprimer toute forme de spontanéité, qu’elle concerne l’action ou la pensée, c’est-à-dire la capacité qu’ont les hommes de « commencer quelque chose de nouveau ». Toute activité autonome doit disparaître ou être frappée d’inanité. Le jeu d’échecs constitue une activité ayant des règles propres, indépendantes de l’idéologie, et pouvant contribuer à manifester une autonomie, aussi discrète soit-elle. Les totalitarismes ont cherché, de manière obsessionnelle, à pénétrer la vie des sociétés qu’ils dominaient, afin non seulement de contre-carrer toute résistance, mais d’en empêcher l’existence même. Au-delà des attitudes hostiles au pouvoir et à l’idéologie, lesquelles étaient rapidement rendues impossibles, c’est à l’existence humaine qu’ils s’en sont pris, en ce qu’elle porte, inscrite en elle, la possibilité d’une différence.

Orwell écrivait de son côté dans 1984 : « Winston fut frappé par le fait étrange qu’il n’avait jamais entendu chanter, seul et spontanément, un membre du Parti. Cela aurait paru légèrement non orthodoxe, ce serait une excentricité dangereuse, comme de se parler à soi-même ». Le joueur d’échecs comme le chanteur solitaire sont les ennemis véritables des totalitarismes, parce qu’ils incarnent la masse indistincte de ceux qui résistent intérieurement, sans forcément s’opposer en rien concrètement au pouvoir, mais qui font que le triomphe définitif du pouvoir totalitaire sera toujours impossible dans l’absolu.

Mais, si des régimes sont totalitaires, c’est, montre Arendt, parce qu’ils sont organisés par des principes idéologiques qui récusent le moindre écart et font de toute neutralité, de toute indifférence ou tiédeur un crime. En effet, du côté des dirigeants et des exécutants des violences totalitaires, comme du côté de la société et des simples particuliers, le totalitarisme forme à proprement parler une totalité, dans la mesure où il est bâti sur une idéologie totale et demeure sans faille, tant que celle-ci ne s’érode pas au point de permettre, comme ce fut le cas avec Gorbatchev, la renaissance et la reconnaissance de différences par rapport à l’idée.

 

En mettant en avant la lutte contre la neutralité, c’est-à-dire contre tout principe ou espace autonome, Arendt a permis de saisir que le totalitarisme trouve essentiellement sa force dans le principe d’une organisation totale de la société. L’idéologie totalitaire ne vise pas d’abord à produire une croyance, mais à constituer un carcan psychique, servant de guide à toutes les actions, récusant toutes les interrogations et réduisant les résistances à l’inconsistance. C’est ce qu’Arendt montre en écrivant que « l’objectif véritable de la propagande totalitaire n’est pas la persuasion, mais l’organisation ». Et c’est ce que les nazis appelèrent « Führerprinzip ».

Hannah Arendt en six dates

 

1906

Naissance à Hanovre dans une famille juive allemande.

 

1924

Commence ses études de philosophie sous la direction de Heidegger, Husserl, puis Jaspers.

 

1933-1941

Fuit l’Allemagne nazie pour la France puis les Etats-Unis.

 

1951

Publication de son ouvrage Les origines du totalitarisme.

 

1961

Couvre pour le New Yorker le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem, en qui elle voit l'incarnation de la « banalité du mal ». Les articles qu'elle écrit nourrissent une importante polémique et sont réunis dans un livre publié en 1963, Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal.

 

1975

Meurt à New York.