« Le scepticisme est une possibilité fondamentale de l’esprit occidental. »

Emmanuel Levinas, « Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme » (1934)

 

En 1934, Levinas publie, dans la revue Esprit, son premier article, qu’il consacre à un éclaircissement du sens philosophique du nazisme. Il fait du nazisme de ce dernier une rupture spirituelle dans le cours de l’histoire de l’Occident, en ce qu’il s’oppose à la séparation instituée depuis la naissance du judaïsme entre le corps et l’esprit, entre les déterminismes (naturels et sociaux) et la liberté, entre l’enchaînement au passé et « le repentir générateur du pardon qui répare », entre le destin et le recommencement.

Le scepticisme est inscrit au cœur de l’esprit occidental, parce qu’il est au fondement de tous les écarts et détachements qui forment la vie spirituelle de l’Occident, tant d’un point de vue moral que religieux et philosophique. Le judaïsme a délié le coupable de sa faute, par le pardon et le repentir, rompant avec l’inamovibilité du passé. Il a de plus rendu possible l’athéisme, selon Levinas, parce qu’il a affirmé l’indépendance de l’homme et de sa conscience. Le christianisme a proclamé la liberté et donné, par l’eucharistie, l’occasion au croyant, de vivre selon les valeurs du Christ. Héritiers de la philosophie grecque, les temps modernes ont soumis la nature, la société et l’histoire aux exigences de la raison, faisant de la liberté à la fois un idéal à conquérir et un droit humain inaliénable.

Le scepticisme est compris par Levinas comme la puissance qu’a l’esprit de se détacher de ses propres certitudes et affirmations, il est cette capacité conquise par les cultures occidentales d’échapper à toutes les formes de la nécessité, les prétendues « lois naturelles », les idéologies, les vérités incontestables. Il est installé au cœur de notre civilisation dont l’histoire est, depuis ses origines, et malgré toutes ses vicissitudes et errances, marquée par le souci de l’universalité et par la recherche de formes nouvelles d’autonomie. Dans toutes nos cultures, l’esprit occidental demeure et le scepticisme avec lui, ouvrant, jusqu’à nos jours, des espaces pour la vérité et la liberté.

Avec les totalitarismes, aucun écart n’est plus possible. Le nazisme fait de l’enchaînement de l’individu à son corps la vérité ultime de l’homme et lui retire tout « pouvoir d’échapper à soi-même », recréant de l’unité, par la fiction de la race. Au-delà de la civilisation occidentale, c’est « l’humanité même de l’homme » qui est menacée, parce que la vérité, la liberté, la morale de l’autonomie, qui sont au cœur de l’humanisation de l’homme, sont les vraies ennemies du nazisme. L’Occident a légué à l’humanité une vérité universelle, la vérité paradoxale du scepticisme, c’est-à-dire de la liberté et de la rationalité humaines, et c’est cette vérité universelle qui a été mise en question de manière centrale par le nazisme.$

 

On peut pourtant se demander à la fois si la civilisation occidentale a jamais existé sous une forme pure, si certaines des libertés nées de l’Occident ne se sont pas, selon un schéma dialectique étudié par de nombreux philosophes, renversées en leur contraire et si le nazisme doit être considéré comme rigoureusement étranger à l’esprit occidental, alors même qu’il a prolongé dans les camps, de manière certes tronquée, la logique de productivité moderne. Mais plutôt que de vouloir montrer une continuité entre l’Occident et le nazisme, peut-être conviendrait-il davantage de penser que les vérités produites par l’esprit occidental doivent sans cesse être réévaluées, en particulier au regard des limites qu’elles ont longtemps ignorées et qui s’imposent aujourd’hui à elles comme des impasses (individualisme, séparation société-nature). On verrait ainsi que si « le scepticisme est une possibilité fondamentale de l’esprit occidental », il doit être sans cesse réamorcé et porter, à notre époque, de manière prioritaire sur les valeurs même de l’Occident contemporain.

 

Emmanuel Levinas en six dates

 

1906

Naissance à Kaunas (Lituanie), dans une famille juive de langue russe.

 

1923

Suit des études de philosophie en France.

 

1930 

Thèse de doctorat sur la Théorie de l'intuition dans la phénoménologie de Husserl, qui contribue à faire connaître la phénoménologie en France.

 

1939

Prisonnier de guerre, il écrit De l'Existence à l'existant durant sa captivité dans
un stalag en Allemagne.

 

1961

Parution de son œuvre majeure, Totalité et infini.

 

1995

Meurt à Paris.