Anticapitalisme et progrès

 

La revue Les Zindigné(e)s travaille idéologiquement à lutter contre le productivisme et le consumérisme. Ces derniers sont profondément enracinés dans notre imaginaire, alors qu’ils n’ont pas une existence très ancienne. Quels rapports entretiennent-ils avec l’idée de progrès ? L’anti-productivisme peut-il se réclamer de cette idée et la libérer du dévoiement dont elle est victime ?

 

 

Le productivisme est attaché historiquement au capitalisme. Productivisme et capitalisme opèrent la séparation de la production et des nécessités vitales, puisqu’il s’agit de produire pour produire et dégager des profits, et engagent les sociétés dans la voie d’une croissance créatrice de besoins nouveaux. Ils ignorent les limites qui s’imposent pourtant à tout être vivant et sont aussi producteurs de représentations fantasmatiques qui leur confèrent une puissance idéologique que rien n’a réussi à atténuer jusqu’à nos jours. Tous les courants de pensée alternatifs, qu’ils soient socialistes, écologistes ou conservateurs ont été débordés par le capitalisme et le productivisme. Les crises sociales et écologiques grondent, mais le capitalisme et le productivisme réussissent à faire ignorer leur responsabilité.

Ils doivent leur succès idéologique à la manière dont ils ont réussi à s’approprier l’idée de progrès, qu’ils ont pourtant dévoyée en en écartant toute dimension autre que quantitative et technique. Le progrès, qui est tout à la fois intellectuel, politique, économique, moral que technique, est devenu un fétiche qui sert à récuser toute objection. La décroissance signifierait ainsi l’acceptation des inégalités et des malheurs. La croissance serait au contraire la condition du progrès, du partage et de l’égalité.

Peu importe que l’histoire nous ait montré qu’au-delà d’un certain niveau de développement, le capitalisme a produit des catastrophes sociales comme environnementales, parce que c’est davantage de capitalisme et de productivisme, c’est-à-dire davantage de progrès, qui doit permettre de résoudre ces crises. Le raisonnement est de même nature que celui du marxisme-léninisme qui pendant de nombreuses décennies récusa la réalité au profit de l’idéologie d’une histoire orientée vers l’accomplissement de la société sans classes. Toutefois l’écart entre le discours et la réalité n’est pas aussi marqué dans le cas du capitalisme, parce que certaines formes d’égalité se sont imposées avec le compromis fordiste et parce qu’il a produit un réel confort que le communisme soviétique n’a jamais connu. Les crises du capitalisme peuvent bien apparaître comme ce qui révèle les impasses dans lesquelles il est engagé, il a résisté jusqu’à présent, au point de rendre impuissante toute volonté alternative.

Pour être crédible, un discours anti-capitaliste et plus largement anti-productiviste doit apparaître comme porteur de progrès, et non être synonyme d’invitation au sacrifice, d’acceptation de la misère. Cela n’est pas si aisé. Notre imaginaire est habité par le capitalisme et le productivisme : la vie paraît plus gaie en régime capitaliste, plus colorée, plus innovante, plus mobile. L’anti-productivisme se présente trop souvent comme une marginalisation volontaire, la certitude d’avoir toujours raison contre les autres (« Nous sommes 1%, ils sont 99% » titrait La décroissance en février 2012), comme un discours moralisateur ayant peu d’attaches dans la réalité et aucun relais politique.

Contester le productivisme et le capitalisme ne saurait conduire, sans contradiction, à l’isolement et à la condescendance. Il doit s’agir d’une démarche politique, soucieuse du bien commun, et non seulement d’une certitude individuelle ou de groupe qui se détacherait de la cité, pour ne pas en subir l’influence. En quittant le terrain politique du combat pour l’égalité, une telle attitude rejoindrait l’objet de sa critique, qui fait de la consommation l’alpha et l’oméga de l’appartenance à une société. La lutte contre le productivisme et le capitalisme ne peut être que politique. C’est en redonnant au combat politique ses lettres de noblesse, en le réinscrivant dans la vie de la société, que nous aurons une chance d’avancer. Parce que le capitalisme tire sa puissance de la dépolitisation qu’il opère, de la volonté qu’il anesthésie, du conflit qu’il rejette au profit du pseudo-pacifisme de la consommation. La politique fait « l’éloge du conflit » (Benasayag-del Rey) non pas par goût de la violence, mais parce que le conflit est au cœur de la vie et parce qu’il est la conséquence de la pluralité humaine, dont la négation est au contraire synonyme d’uniformité et de refoulement. La repolitisation serait à soi seule une victoire, puisque le capitalisme productiviste se défie de la politique, auquel il s’efforce de substituer une économie a-politique, c’est-à-dire sans alternative. Mais les formes de cette repolitisation restent largement à inventer, les engagements politiques classiques démontrant aujourd’hui leurs limites.

Le capitalisme a formé des habitudes et des réflexes. Tirer le maximum de ressources de la nature, consommer (des biens comme des loisirs), travailler pour assurer son niveau de consommation. Il convient donc de montrer quels bénéfices on peut tirer d’une alternative au consumérisme. « Plus de liens, moins de biens ». En marge du système consumériste capitaliste, de nouvelles formes de vivre ensemble se dessinent. Nous devons mener un combat culturel et politique, en soutenant toutes les initiatives et pratiques de rupture et en les fédérant autour de valeurs communes : Amap, SEL, incroyables comestibles, ZAD, luttes syndicales, coopératives, recyclage, citoyenneté universelle. Progressivement, nous notons qu’elles gagnent du terrain, même si elles restent encore largement inaudibles et marginales.

À Dieppe, notre groupe municipal, membre de la majorité, associant le Parti de Gauche et EELV, promeut des valeurs écologiques et solidaires. Nous travaillons à l’installation de maraîchers bio sur des terres appartenant à la municipalité, nous luttons contre le gaspillage alimentaire, nous isolons les bâtiments publics, nous installons des bacs à légumes en ville. Un an après notre élection, nous avons fait intégrer le principe environnemental au cœur de la politique municipale. Même s’il faut attendre encore un peu pour que cela transforme sensiblement le visage de Dieppe, associée au « communisme municipal » pratiqué par les maires successifs depuis les années 70 (accès à la culture, gratuité des cantines scolaires pour les foyers défavorisés, lutte contre la précarité énergétique), notre politique contribue à tempérer les effets ravageurs de l’austérité néo-libérale, en favorisant le vivre-ensemble, le respect de nos lieux de vie, en faisant de la devise « l’humain d’abord » un guide. Tout n’est toutefois pas rouge-vert dans notre municipalité mais, malgré les DSP,  les Mac Dos, l’insuffisance des pistes cyclables et des transports en commun (gérés par l’agglomération, sous contrôle de l’UMP), malgré les dotations de l’État en baisse, nous nous efforçons de préserver et de favoriser l’intérêt commun, l’égalité, les économies d’énergie, les circuits-courts, la démocratie locale (droit de saisine, budget participatif), la cohésion sociale (près d’un tiers du budget municipal) avec le sport, la culture et les subventions aux associations.

La dépolitisation, la désyndicalisation, la démobilisation sont des armes du capitalisme néo-libéral, qui prétend inventer de nouveaux rapports politiques et sociaux plus modernes, c’est-à-dire concurrentiels et égoïstes. La politique, la lutte syndicale, les mobilisations citoyennes restent les principales expressions de la vie collective, qui permettent de ne pas s’accommoder de la violence d’un monde fondé sur l’inégalité et la discrimination. À la fin de son étude sur le totalitarisme (1951), Hannah Arendt écrivait : « aujourd’hui, avec l’accroissement démographique généralisé, avec le nombre toujours plus élevé d’homme sans feu ni lieu, des masses de gens en sont constamment réduites à devenir superflues, si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires. » L’économie capitaliste ne considère les hommes qu’en termes utilitaires. C’est la politique, entendue dans le sens large de mobilisation pour des valeurs humaines communes, qui permet d’éviter cette réduction et la grande régression anté-démocratique qu’elle implique.