Article sur le libéralisme dans les Zindignés du mois de décembre.

 

 

De la différence à l’indifférence, vices et vertus du libéralisme

Florent Bussy

Philosophe

 

Le libéralisme est au cœur de notre temps. Il étend son ombre (ou sa lumière) sur l’ensemble des activités humaines. Il fait de la liberté un principe indiscutable. Mais il la réduit à la propriété d’un individu autonome, ne devant rien à personne. De force progressiste qui secoue le joug de tous les conservatismes sclérosants, il s’est mué en une nouvelle puissance inégalitaire sans complexe. Doit-on choisir entre liberté et égalité et le libéralisme constitue-t-il aujourd’hui l’ennemi de tout combat pour l’égalité ?

 

Libéralisme et liberté

Dans l’histoire de la pensée sociale et politique, le libéralisme a constitué un moment important de libération, parce qu’il a permis d’affirmer le droit des êtres humains de vivre de manière autonome. Dans le contexte des absolutismes politiques et des religions d’État, il a fait souffler un air de liberté, en revendiquant le droit de choisir par soi-même non seulement la vérité de sa vie personnelle, mais également d’être protégé des abus de pouvoir des autorités politiques ou spirituelles. Devant la force de ce principe, les puissances publiques ont dû reculer et abandonner une part de leur autorité et de leur légitimité.

Le libéralisme élargit aujourd’hui son influence à tous les domaines de l’existence, au point que rien ne semble devoir, sur le long terme, lui résister. De la liberté de conscience à la liberté des modernes entendue comme indépendance, du droit à mourir dans la dignité à la liberté de se droguer ou de changer de sexe, du libre marché étendu à toutes les activités à la liberté de consommer, il semblerait que, depuis des siècles et tout particulièrement dans les deux derniers, ce principe de liberté se soit tellement étendu qu’il réussisse à délégitimer tout ce qu’on pourrait lui opposer : l’égalité, la morale commune, la solidarité ou la limitation.

Dans le libéralisme, la liberté est l’alpha et l’oméga du droit. Comme nous ne vivons pas seuls, cette liberté est certes limitée par l’existence des autres, mais comme elle est la seule propriété incontestable d’un être humain, il existe un droit de ne pas être contraint au-delà de ce qui est nécessaire à la coexistence des libertés. En conséquence, pour tout ce qui ne concerne que lui-même, il doit ne rencontrer aucune restriction. John Stuart Mill écrit ainsi que « la contrainte ne se justifie que lorsque la conduite dont on désire détourner cet homme risque de nuire à quelqu’un d’autre ».[1] « Sur lui-même, sur son corps et son esprit, l’individu est souverain. » Le contrat permet par ailleurs de dépasser cette limite posée par les autres, en associant des volontés, selon ce qu’elles décident librement en commun.

Comment contester que de très nombreuses libertés nouvelles ont ainsi été conquises ? Personne ne peut aujourd’hui être attaché à la liberté humaine et à la capacité de choisir par soi-même en adulte éclairé et souhaiter le retour à une morale ou une religion contraignantes. Ni même à des normes sociales incontestables, dans le domaine vaste des mœurs (consommation, loisirs, sexualité, famille, etc.) Le libéralisme a affirmé le droit à vivre selon ses propres croyances, ses propres choix, ses propres inclinations et orientations et selon ses propres goûts. Et c’est pourquoi il faut en souligner l’importance historique, en ce sens qu’il a façonné le visage de nos sociétés et que nous en sommes non seulement héritiers mais acteurs, parce que nous concevons difficilement de devoir renoncer au principe d’indépendance et de libre expression de notre être et de notre volonté.

 

Les revers de la liberté libérale

Le libéralisme promeut un monde pluriel, fondé sur les libertés et le respect des différences. Mais son assise théorique est l’existence d’un individu autonome, quasiment auto-fondateur et qui n’appartient à une société que de manière accidentelle. L’individu libéral ne doit rien à personne, mais doit pouvoir défendre librement ses intérêts privés. Les liens sociaux s’apparentent à des contrats mouvants et révocables. La société n’est alors qu’un agglomérat contingent de « particules élémentaires » (Houellebecq), qui n’a pas d’autre vocation que de servir à chacun à satisfaire ses besoins et ses désirs.

Cette logique instrumentale est toutefois loin de dominer actuellement les organisations politiques, parce que la société constitue le plus souvent une entité qui dépasse ses membres constituants. Il n’y a que pour la consommation que la liberté tend à devenir totale et à subordonner l’organisation économique à la satisfaction des désirs. Mais ce serait oublier que la logique du profit dépasse les volontés particulières et se constitue elle aussi en entité surplombante. Dans les sociétés, il demeure de très nombreux aspects qui échappent à la contractualisation. La nation, si elle est moralement et du point de vue démocratique « un plébiscite de tous les jours » (Renan), plonge ses racines dans l’histoire. C’est pourquoi, à côté de la souveraineté populaire, dont l’expression passe par des institutions politiques qui tendent d’ailleurs toujours à s’autonomiser, existent des puissances transhistoriques, qu’on les nomme « peuples », « États » ou « sociétés ».

Le libéralisme s’oppose aux contraintes considérées comme abusives du point de vue des libertés individuelles. Ainsi Ruwen Ogien conteste-t-il les morales qui revendiquent l’universalité et sont imposées depuis l’enfance, d’une manière forcément autoritaire ou paternaliste.[2] La justice s’oppose ici à la morale, dans la mesure où elle régule les actions par des procédures contractualistes et s’avère axiologiquement neutre. La judiciarisation des relations sociales accentue cette dimension libérale de la justice. Face aux conservatismes inégalitaires, le libéralisme affirme les droits de chacun.

Cependant, en faisant de la liberté, le seul fondement de l’existence humaine, il tend à assimiler la réalité sociale à un état de fait indépassable. Ainsi les inégalités sont-elles censées procéder du jeu des libertés. Mais seuls la fameuse « main invisible » du marché et le mythe américain du « self-made man » permettent de les compenser et donc de les justifier, en montrant que le meilleur état social naît de la liberté la plus complète et de « la concurrence libre et non faussée ». Or, on naît aujourd’hui pauvre comme on naissait hier esclave et on le demeure malgré la meilleure volonté. Le libéralisme ignore le temps, il est une pensée du présent.

Le libéralisme secoue les jougs du passé, mais en ignorant que le passé est aussi ce qui nous fonde, ce qui fait de nous des êtres de nature comme des êtres de culture. Il a le mérite de ne pas sacrifier le présent à un avenir triomphant, comme le fait un progressisme aveugle et idéologique dont de nombreux communismes, totalitaires ou non, furent partisans, mais il ne nous permet pas de faire face aux enjeux de l’avenir, parce qu’il est plongé dans le court terme de la conservation de soi comme idéal fondateur.

 

Du marché à la démocratie

Le libéralisme s’accomplit dans la doctrine du libre marché. Jean-Claude Michéa montre ainsi qu’on ne peut simplement séparer « un ”bon“ libéralisme politique et culturel et un “mauvais” libéralisme économique ».[3] Le libéralisme contribue à renforcer les inégalités en rejetant toute norme collective pouvant dépasser le contractualisme et servant à imposer des limites à la liberté économique, assimilée à celle du renard capitaliste dans le poulailler.[4] S’il affirme les droits individuels et défend les libertés démocratiques fondamentales, c’est en abandonnant les principes d’égalité et de solidarité. De l’affirmation des différences, il se transforme en doctrine d’indifférence à tout ce qui outrepasse les intérêts particuliers, la culture, la nature, le passé, le présent. Les crises de notre temps (explosion des inégalités, chômage de masse, crise climatique, écologique et des ressources) s’enracinent dans ce déni. C’est pourquoi, sans renoncer à la critique des conservatismes liberticides, il convient de ne pas délaisser ce qui préserve les conditions de la vie et d’une vie décente et sensée. La liberté ne saurait se réduire à la conception libérale d’une indépendance insociable et ne peut s’affranchir de la condition sociale de l’homme et de la responsabilité qu’implique l’appartenance à un groupe. C’est seulement dans le projet démocratique d’une souveraineté populaire qui ne se réduise pas à l’indifférence aux affaires publiques (« la liberté des modernes » selon Benjamin Constant) et qui ne conduise pas à l’appropriation oligarchique des appareils d’État que peut résider cette liberté.

 

 

 

 

 

 



[1] John Stuart Mill, De la liberté (1859), trad. L. Langlet, Paris, Gallimard, 1990, coll. Folio essais, p. 74.

[2] Ruwen Ogien, La guerre aux pauvres commence à l’école, sur la morale laïque, Paris, Grasset, 2013.

[3] Jean-Claude Michéa, L’empire du moindre mal, essai sur la civilisation libérale, Paris, Climats, 2007, p. 13.

[4] « Cela revient à dire que le monde sans âme du capitalisme contemporain constitue la seule forme historique sous laquelle cette doctrine libérale originelle pouvait se réaliser dans les faits. Il est, en d’autres termes, le libéralisme réellement existant. » (Idem, p. 14)