Article sur le vote utile Les Zindigné-e-s n°43

 

J’en ai marre du vote utile

Florent Bussy

 

Voter utile, c’est voter pour le candidat le mieux placé pour éliminer celui qu’on ne souhaite pas voir élu. Nous avons voté pour Jacques Chirac pour éviter Jean-Marie Le Pen, pour Ségolène Royal pour éviter Nicolas Sarkozy, pour François Hollande pour éviter de nouveau Sarkozy. Nous sommes nombreux à avoir voté Emmanuel Macron pour éviter Marine Le Pen. Cela fait donc plus de 15 ans que notre démocratie est atteinte du syndrome du vote utile. Il n’est plus un vote qui fasse l’économie de cet argument. Au point que nous soyons nous-même tentés de l’utiliser.

 

Le « vote utile », pour quoi faire ?

Militant de la France Insoumise, je me suis vu cette année expliquer sur les marchés que « cette fois-ci,  le vote utile, c’est Mélenchon ». Et utiliser les arguments qui sont ceux de nos adversaires et qui nous ont empêchés d’exister politiquement. Le « vote utile » nous a privés de toute chance de défendre nos chances face à François Hollande en 2012. La manipulation de son discours du Bourget sur sa lutte contre la finance a achevé de nous rendre impuissants, en reprenant la ligne principale de notre programme, mettre l’humain au centre.

« Le vote utile à gauche, c’est Mélenchon » signifiait que voter pour Benoît Hamon dont le programme recoupait partiellement le nôtre était inutile, puisqu’il était donné largement perdant des élections et donc que les voix qui n’allaient pas Mélenchon ne servaient à rien. Dans ce registre, nous avons été doublés sur notre droite par les militants d’Emmanuel Macron, puisque certains électeurs « à gauche » ont même voté au premier tour pour Macron pour éviter un duel Fillon-Le Pen au second tour.

Force est de constater, qu’à ce jeu, nous avons peu de chances d’être gagnants, parce que le vote utile n’est pas taillé pour nous, mais au contraire pour empêcher à toute alternative de réussir. Jusqu’à aujourd’hui, cela a parfaitement fonctionné. Il convient de comprendre pourquoi et, par la même occasion, d’expliquer que le vote utile est en train de tuer la démocratie dans l’œuf.

 

Un vote à géométrie variable ?

L’argument n’a pas porté au point de permettre à notre candidat d’être au second tour. Sur ce plan, le vote Macron a gagné. Ce qui a joué en la faveur de Jean-Luc Mélenchon, mais pas assez, c’est l’adhésion au projet dont il était le porte-parole, c’est la parole politique dont il a fait une œuvre de conviction, c’est le retour à un État qui protège contre l’économie libérale. C’est donc la politique dans toute sa noblesse et dans tout l’espoir qu’elle est capable de porter. L’argument du « vote utile à gauche » ne peut pas fonctionner, en notre faveur, parce que voter pour éliminer un candidat, c’est mettre entre parenthèses le programme qu’il porte, en un mot la politique, au profit d’un jeu de dupes, le moindre mal apparent. La candidature d’Emmanuel Macron est ici symptomatique, parce que ce candidat a pendant des mois focalisé toute sa campagne sur son énergie personnelle, une rhétorique de la nouveauté et du changement, sans avancer aucun élément de programme un peu sérieux et pouvant faire l’objet d’un examen. Son programme réel est de facture libérale classique, dans la veine d’un Sarkozy.

L’argument du « vote utile Mélenchon » était justifié du point de vue des sondages, Benoît Hamon ne décollait pas dans les enquêtes d’opinion et baissait même de semaine en semaine. Cela n’a pas empêché plus de 2 millions d’électeurs de voter pour lui. Proposer de voter utile, c’est demander de mettre de côté son choix, et donc la démocratie, au profit de ce que le calcul politique exige. Cela marche mais pas toujours. Pourquoi cela n’a-t-il pas marché ici et pourquoi est-ce une impasse pour nous ?

Voter utile n’existe que sur la base des sondages et de l’air du temps médiatique. Ce n’est pas le (bientôt-défunt ?) « désistement républicain », qui s’appuie sur le seul résultat des urnes et signifie à gauche qu’on ne veut pas faire gagner la droite ou l’extrême-droite en se maintenant au second tour alors qu’on le peut face à un autre candidat de gauche mieux placé.

 

La victoire du libéralisme

Le vote utile, c’est la victoire du libéralisme, de l’indistinction de la droite et de la gauche de gouvernement, c’est ce qui accompagne la fausse alternance qui régit la politique depuis que le Parti socialiste s’est intégralement converti au libéralisme économique et s’est soumis aux puissances du marché. Le vote utile, c’est la démocratie apparente, ce qui reste de la démocratie, quand les gouvernements successifs mènent des politiques convergentes du point de vue économique, c’est une façon d’affirmer la possibilité d’une alternance (de droite à gauche ou de gauche à droite) quand c’est la continuité qui l’emporte en réalité.

Appeler au vote utile, c’est insister sur les divergences des politiques (sur le plan principalement des mœurs, de ce que les médias ont appelé « le sociétal »), en laissant dans l’ombre leurs convergences. Voter Hollande au premier tour, c’était voter pour le mariage homosexuel, pour un discours plus humaniste. C’était rendre possible la défaite de Sarkozy, homme politique honni de toute la gauche, par ses modes de vie et d’expression tapageurs, pour son goût de l’argent et ses discours réactionnaires. C’était donc passer sous silence le fait que, sous la rhétorique du changement, François Hollande ne proposait aucune mesure de rupture avec l’ordre libéral européen, tenait des discours très mesurés et peu convaincants sur la richesse indécente (l’impôt à 75%), sur le pouvoir de la finance (du « mon ennemi, c’est la finance » au « I’m not dangerous » adressé aux traders de la City londonienne). C’était donc détourner du regard que Hollande depuis très longtemps était le partisan d’une ligne social-démocrate, d’accommodement avec le capitalisme néo-libéral et de redistributions des quelques restes de richesses que les milieux dirigeants étaient prêts à abandonner pour garantir la paix sociale

Voter utile, c’est laisser dans l’ombre le fait que, depuis plusieurs décennies, le libéralisme triomphe partout et balaie toutes nos aspirations. Chirac a mené une politique ne tenant aucun compte du « Front républicain ». Hollande a mené une politique très orthodoxe du point de vue économique. Chaque fois, la réalité l’a emporté sur l’apparence, le vote utile a signifié que ce qui était choisi par la majorité, c’était le moindre mal, face à ce qui était érigé par tout le monde en épouvantail, le FN, Sarkozy, Fillon ou Le Pen fille. Hannah Arendt a écrit cette phrase lumineuse : « Politiquement, la faiblesse de l’argument du moindre mal a toujours été que ceux qui choisissent l’argument du moindre mal finissent toujours par oublier qu’ils ont choisi le mal. » [1] En votant utile, nous choisissons ce qui pour nous reste un mal, même s’il est moindre, nous nous accommodons d’un discours de centre qui ne nous satisfait pas. Nous jouons le moindre mal contre le pire, en empêchant toute alternative d’émerger et d’aboutir.

 

Pour une alternative joyeuse

« L’avenir en commun » a échoué de peu, alors que tout a été fait pour discréditer la parole de Jean-Luc Mélenchon. L’avenir nous appartient, nous constituons un recours pour une sortie des crises économique et écologique. Mais il faut pour cela continuer d’assurer nos concitoyens que ce que nous proposons n’est pas l’accommodement avec la misère, l’inégalité, la destruction de la vie, mais une vraie rupture, immédiate quoique raisonnable et réaliste, avec les forces qui privent tant de nos semblables du droit de vivre décemment, qui nous retirent à tous le droit de vivre dans un environnement respecté. C’est ce que Jean-Luc Mélenchon a brillamment fait pendant cette campagne. La voie est tracée, à nous d’y cheminer. Pour cela, faisons vivre la démocratie, vantons-en les mérites, redonnons au peuple le goût de la politique, laissons derrière nous cette passion triste du vote utile, qui nous prive de nous puissance d’agir, puisqu’il ne produit que déception et désabusement. La campagne de la France Insoumise a montré que la politique pouvait être joyeuse contre tous les programmes d’austérité et de sacrifice. Quittons donc les parages du vote futile au profit d’une manière de faire de la politique qui soit, elle, utile, parce qu’elle s’adresse aux gens et qu’elle peut faire grandir « la force du peuple » et la faire triompher.

 



[1] Hannah Arendt, Responsabilité et jugement, trad. J.-L. Fidel, Paris, Payot, 2009, p. 78.