Je publie des présentations de café philo faits à Dieppe dans les années 2000.

 

Peut-on encore parler de progrès ?

Café philo

13 décembre 2000

leprogres

 

Pourquoi une telle question ?

Si nous posons une telle question, c’est à la fois que le progrès semble avoir été une réalité, que cette réalité est devenue problématique, et qu’on doit donc procéder à l’évaluation de sa valeur théorique, pour le temps présent.

Ce problème n’est pas neuf, mais il n’est pas non plus simple. Le Progrès n’a pas fini de mourir, tout au long du siècle. Depuis la fin du XIXe siècle, on s’est en effet aperçu que le progrès scientifique ne déterminait pas nécessairement de progrès social ou moral. Mais le progrès ne cesse pourtant pas d’être une idée couramment partagée. Seulement, il est possible aujourd’hui de s’interroger en dehors des polémiques politiques sur la question du progrès, ne serait-ce que parce que le penser philosophique de l’histoire a retrouvé une indépendance par rapport au « tout politique » qui le dominait depuis les origines du marxisme.

Le Progrès a une histoire. Son analyse permet de déterminer la manière dont ce fil conducteur de l’histoire moderne s’est constitué.

 

Le Progrès et son histoire

De nombreuses strates se sont accumulées pour former l’idée de Progrès entendu comme progrès, sinon linéaire au moins nécessaire, de l’humanité.

On peut en situer l’origine à la Renaissance, mais c’est Francis Bacon au début du XVIIe siècle qui fait figure d’initiateur. La Nouvelle Atlantide (1623) est une cité de prospérité où la malédiction divine (se nourrir à la sueur de son front) semble dépassée. Les hommes vivent à la proximité de Dieu, leur médecine est dite miraculeuse, les citoyens comparés à des anges. Cette Nouvelle Atlantide s’appuie sur la mise en place des conditions permettant le dépassement de la dimension politique. Le centre de la cité est en effet occupé par La Maison de Salomon (allusion au roi sage de la Bible) ou Collège de l’œuvre des six jours (allusion à la création divine) : c’est le pouvoir de la connaissance nouvelle, la connaissance positive de la nature qui sert de fondement à sa transformation technique et à la production de toutes sortes de biens pour l’humanité, qui permet ce dépassement. La politique, dimension du pouvoir, assimilée à la domination, est donc dépassée par la science. Démarche technologiste : le progrès des sciences et techniques nouvelles doit permettre de maîtriser la nature, à la manière de Dieu. De cette maîtrise doit découler la réforme de la nature humaine, donc le progrès moral. Démarche utopiste, encore coupée du mouvement de l’histoire.

C’est dans la philosophie des Lumières que le Progrès trouve son véritable acte de naissance. Ainsi Condorcet dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1793), en opposition aux dérives d’une Révolution qui s’était pourtant inspirée du rationalisme des Lumières, affirme que l’histoire peut être comprise comme le mouvement de la prise de conscience de soi de la raison, comme la lutte de la raison contre son contraire. La nature humaine est décrite comme indéfiniment perfectible. Condorcet annonce ainsi la destruction de l’inégalité entre les nations, entre les citoyens d’une même nation, entre les sexes.

Son organisation politique s’appuie sur l’idée que les êtres humains peuvent être tenus pour des atomes sociaux que l’on peut traiter comme des variables mathématiques et soumettre au calcul. Appuyée sur une conception mécaniste du monde (rien n’existe en dehors des forces qui s’exercent sur chaque atome, physique ou social), rien n’est censé échapper à l’analyse.

Il faudrait évoquer d’autres lieux, notamment la biologie. L’influence de l’idée d’évolution est grande : avec des penseurs comme Herbert Spencer, l’évolution est pensée comme progrès, c’est-à-dire comme complexification de l’ordre par intégrations successives des productions nouvelles de la nature.

En France le Progrès deviendra un dogme officiel avec la Troisième République, conduisant au principe de l’Ecole obligatoire pour tous, à la colonisation. On est alors passé des progrès de l’esprit humain à l’idée d’un Progrès nécessaire.

 

Problèmes du Progrès

Retracer ainsi l’histoire de la notion de Progrès tend à laisser dans l’ombre le contexte de sa formation, le cadre des influences qu’elle a subies, l’engagement auquel elle a correspondu. Mais cela présente l’avantage d’éclairer les présupposés d’une telle idée.

D’abord la représentation intellectualiste de l’histoire selon la théorie du Progrès. On délaisse le problème de l’organisation des sociétés, la dimension du pouvoir, au profit de la transparence, de la rationalité.

Ensuite le privilège et l’efficacité de la connaissance, essentiellement scientifique par opposition à toutes les dimensions culturelles, affectives, religieuses, politiques de la vie individuelle comme collective.

Enfin la dimension religieuse ou métaphysique de l’idée d’un progrès continu. Représentation d’une nature humaine, sinon bonne, du moins perfectible, par-delà toutes les vicissitudes de l’histoire humaine qui semblent interdire de la penser d’une manière angélique.

Le XXe siècle a conduit assez rapidement la croyance au Progrès à se confronter à l’histoire. Cette croyance a en effet été prophétique, que ce soit au sujet des conditions économiques du bonheur collectif, au sujet des conditions intellectuelles de l’exercice de la liberté ou au sujet de la rationalité de l’organisation sociale.

En lui se sont en effet conjuguées les plus fortes puissances servant de sous-bassement théorique et pratique à l’idée de progrès et les plus fortes puissances de mort, de destruction, de régression sociale conduisant à sa contestation.

Déjà du point de vue théorique, l’idée d’un Progrès indéfini des sciences, conçu comme cumulatif, a été mis en question par les scientifiques eux-mêmes à partir du XXe siècle contre les perspectives mécanistes du XVIIIe siècle (Laplace).

De plus le lien entre progrès des sciences et techniques et progrès social n’a pas été confirmé. Le premier a même fini par suivre un cours autonome, alors même qu’il influençait de manière considérable le destin des sociétés. Si bien que l’idée de Progrès a été contestée très fortement. C’est aujourd’hui un lieu commun. Mais comme tout lieu commun il est ignorant de ce qui le détermine.

D’abord l’idée de Progrès n’est pas née naturellement à partir de la progression des sciences. Elle a institué une représentation positiviste des sciences, l’idée que les sciences évoluaient par accumulation de faits. Elle a pratiqué un réductionnisme social consistant à penser les rapports sociaux et politiques en termes scientifiques et techniques.

Dès lors on peut penser que le Progrès, rêve d’avancées illimitées, rêve coupé des réalités sociales, illusion d’une histoire mécanique, et qui fut partagée par la plupart des courants politiques (démocratiques comme totalitaires), était condamné depuis son origine.

 

 

Ouvertures

A partir de là, nous pouvons envisager deux problèmes.

D’abord celui de la nature même du Progrès, depuis ses origines ? S’agit-il d’une idéologie, c’est-à-dire d’un discours dont la vérité est le pouvoir qui s’exprimerait à travers lui ? Question de bilan donc. Problème par exemple de la capacité à penser par soi-même qui semble être impliquée par le progrès.

Ensuite le problème des perspectives ? Peut-on encore parler de progrès ? Non plus au sens de sa réalité (dont on sait qu’elle est contestable) mais de sa possibilité. A partir de quels principes le penser à nouveaux frais ? Ou faut-il en abandonner l’idée, mais alors au nom de quel principe et de quelle représentation de l’histoire ?

 

 

Bibliographie

Un texte synthétique

Dominique Lecourt, L’avenir du progrès, 1997, éditions Textuel, coll. Conversations pour demain, 115 pages, 79F

Deux textes fondateurs

Bacon, La Nouvelle Atlantide (1623), GF, 50 pages (construction utopique, matrice de la notion de Progrès).

Condorcet, Fragment sur l’Atlantide (1795),in Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, GF, 80 pages (l’un des principaux apôtres du Progrès, l’un des lieux de sa formation)

Les contestations philosophiques du progrès

Nietzsche, Le Crépuscule des idoles (1888), Gallimard, coll.folio essais (mise en question radicale de la modernité, dans une mise en perspective avec l’histoire humaine dans son entier, traversée par des « idoles éternelles » auxquelles les hommes n’ont cessé de sacrifier leur vie, Dieu, la raison, la vérité, le progrès).

Heidegger, La question de la technique, in Essais et Conférences, Gallimard, coll.Tel, 39 pages(La principale contestation de la technique moderne)

Analyse historique et philosophique du Progrès

Pierre-André Taguieff, L’effacement de l’avenir, 2000, Galilée (gigantesque analyse en forme de bilan de la modernité), 480pages, 250F

Tentative de sortir des idéologies progressistes et antiprogressistes.

Dominique Lecourt, Contre la peur, 1990, PUF, coll. Quadrige, 172 pages, 55F

Pour une approche contemporaine et sociale du problème du progrès

José Bové, François Dufour, Le monde n’est pas une marchandise, 2000, La découverte, 239 pages, 95F