Publication d'un article dans les Zindigné-e-s N°23

"La fin des idéologies, monument idéologique du libéralisme"



 

Depuis les années 70, la « fin des idéologies » est un thème récurrent de la pensée libérale. La fin du bloc de l’Est a semblé confirmer le règne final de la liberté, de la démocratie et du réalisme, par opposition aux tyrannies que des idéaux politiques peu soucieux du réel et du possible avaient inévitablement engendrées. La disparition du communisme historique signifiait donc que la réalité, la nature de l’homme allait enfin être reconnue universellement et que les rêves des utopistes de l’égalité, du collectivisme être bientôt oubliés ou être enfin mis sur le même plan que les cauchemars fasciste ou nazi.

Le libéralisme a réussi à imposer sa vulgate, au point que toute référence non formelle aux principes de la république, que tout programme de partage des richesses ou de diminution du temps de travail (le socialisme a considérablement régressé depuis la fin des années 90 et la loi sur les 35 heures) est aujourd’hui quasiment impossible à faire entendre et discuter dans l’espace médiatico-politique. Contre les volontés de réglementer, encadrer et limiter, la liberté est mise en avant et présentée comme la seule réalité de l’homme, lequel, en préexistant juridiquement à son appartenance à une société et à une histoire (droits de l’homme réduits à la vision libérale d’un individu indépendant), n’a de compte à rendre à personne et doit pouvoir poursuivre, sans en être empêché par quoi que ce soit, son intérêt personnel. Cette liberté se réduit au pouvoir de mener le jeu, en acteur avisé, dans la guerre de chacun contre chacun que constitue la concurrence mondiale, seule réalité pouvant être dite rationnelle, une fois écartées les fictions égalitaires et iréniques de la société communiste ou même républicaine, ouvrant la voie au totalitarisme ou au despotisme des classes dangereuses (ou dans la version plus ancienne de la lie de l’humanité et ses appétits grossiers). La liberté est le paravent dont se servent les libéraux pour étouffer toute contestation, au nom d’une nature de l’homme vouée à l’indépendance et l’égoïsme. Le terme même de libéralisme contribue largement à faire passer le libre-échange économique et la dérégulation du marché de l’emploi pour des réalisations de la liberté.

« La société n’existe pas » (M. Thatcher) : cette affirmation est au cœur du dispositif libéral, elle signifie que rien ne saurait être imposé à l’individu qu’il n’ait choisi par lui-même. La démocratie n’est alors plus que la défense par soi-même (ou par des groupes constitués) de ses intérêts privés et la politique le prolongement institutionnel du champ de bataille de l’économie. Le libéralisme nie l’appartenance fondamentale de l’individu à un groupe et récuse toutes les autorités qui sont fondées sur des principes autres que celle de la jouissance privée de l’indépendance. Il a joué un rôle historique important dans le rejet des pouvoirs arbitraires des monarchies. Mais c’était pour faire de la concurrence généralisée le modèle des relations humaines. Heureusement, ses effets ont toujours été tempérés par des principes autres, mais il a connu des périodes de domination sans partage, comme c’est le cas depuis les années 70.

La « fin des idéologies » signifierait que l’erreur a cédé la place à la vérité, le déni à la reconnaissance. Mais c’est oublier un peu vite que la réalité du libéralisme est une construction, qu’elle n’existe que parce qu’on a mis entre parenthèses les relations que les hommes entretiennent entre eux et avec la nature, avec l’histoire, avec leurs ancêtres et avec leur condition, c’est-à-dire la culture. La réalité du libéralisme est abstraite, elle n’existe que pour les élites globalisées, déracinées et indifférentes au monde, vouées à la seule maximisation de leur profit et à la consommation du monde. Le libéralisme est le modèle de pensée de classes qui mènent une guerre qu’elles ont déclarée unilatéralement. Les autres classes sont inadaptées à cette lutte, parce que ce n’est pas ainsi qu’elles se rapportent à leur existence, mais conservent, encore aujourd’hui, une part de la « common decency » attribuée jadis par Orwell aux classes populaires.

Le libéralisme n’a d’autre ambition que « le plus fort ait plus », il a pour ancêtre le personnage de Calliclès dans le Gorgias de Platon. À ce titre, il entre en conflit avec toutes les pratiques qui s’efforcent de réduire les conséquences des inégalités naturelles et des conflits humains. L’égalité y ainsi est réduite à l’égalité des chances, c’est-à-dire la liberté, au demeurant purement théorique, ‒ le principe de non-discrimination n’empêchant en rien la sélection « naturelle » par l’argent ‒ de prendre part à la lutte, récusant la fraternité et la solidarité. Le libéralisme est habité, en son cœur, par un principe d’illimitation, il récuse l’œuvre de la culture, la nécessité de faire société pour permettre aux hommes de s’accommoder de leur condition difficile, en s’entraidant et en se limitant. Il accède depuis plusieurs décennies à la maturité de son projet, en récusant toutes les limites naturelles (transhumanisme qui prétend dépasser jusqu’à la condition de l’homme, géo-ingénierie), morales (la marchandisation des corps, la jouissance privée élevée au rang de l’alpha et l’oméga de la vie morale) ou politiques (égalité républicaine, réduction socialiste de l’emprise de l’intérêt privé sur le commun ou protection écologiste des conditions naturelles de l’existence humaine), qu’il a rencontrées au cours de son histoire.

Si l’on peut parler de la « fin des idéologies », c’est parce que le libéralisme renie l’existence de toute idéologie adverse et en empêche l’expression. Il s’agit de l’idéologie maximale, construite sur le rejet de tout ce qui a permis aux hommes et aux sociétés de survivre : la morale et le rejet de « ce qui ne se fait pas » (Orwell), la reconnaissance de la fragilité humaine et la protection, souvent très insuffisante, des plus faibles, la limitation des inégalités, la connaissance et la reconnaissance des limites que la nature impose. Parce qu’il fait d’une minorité son modèle d’humanité et de société : un consommateur d’un monde réduit à une marchandise, libéré de la violence qu’il ne cesse pourtant d’engendrer en condamnant toujours plus de gens à la misère. Et parce qu’il ignore les conditions de sa propre existence : une nature disponible, mais aujourd’hui abîmée et menaçant l’humanité de disparition. Pour toutes ces raisons, le libéralisme sera confronté à plus ou moins longue échéance à l’épuisement de son projet et à ses impasses constitutives. Nul ne sait toutefois ce qui en sortira, un monde où la violence régresse ou un monstre nouveau.