Facebook, le portable et l’école ou la culture du narcissisme

 

Comment comprendre l’inertie qui étreint nos sociétés concernant le portable et internet, quand ils interfèrent manifestement avec la qualité de la vie en société ? Faut-il y voir seulement la conséquence de la commodité de ces techniques ? Ou ne faut-il pas davantage penser, que par-delà la question de leur simplicité apparente et de leur efficacité, ce sont des fantasmes qui sont en jeu – lesquels sont véhiculés par les injonctions à être modernes – , fantasmes d’ubiquité, de régression infantile au sentiment de toute puissance et de narcissisme où l’autre est aboli au profit d’une tribu censée nous suivre partout ? Dès lors, comment l’école pourrait-elle s’accommoder de ce qui contredit aussi fortement ses propres principes ?

 

Professeurs de lycée, nous avons mené l’an dernier, avec notre classe de Terminale Littéraire, une enquête sur les usages du portable et d’internet par les élèves. Nous avons élaboré un questionnaire en 70 questions, qui parlaient des SMS, de Facebook, du temps de sommeil, des activités extra-scolaires, des lectures, de la connaissance de l’actualité.  Nous avons récolté environ 500 réponses pour un peu plus de 800 lycéens. Nos collègues nous ont aidé à en assurer le dépouillement et nous avons élaboré une synthèse, sans prétendre dégager de rapports mécaniques de cause à effet entre l’usage de ces nouvelles technologies, la scolarité et la vie extrascolaire des élèves, mais en nous efforçant, en nous appuyant sur les remarques des élèves avec lesquels nous travaillions, de mettre en évidence des rapports.

Que dit notre enquête ? Que 98 % des élèves ont au moins un téléphone portable. Qu’une majorité en a fait l’acquisition entre 10 et 12 ans. Que 80% déclarent dormir le portable allumé sur leur table de nuit ou sous leur oreiller. Que 35% des élèves envoient 10 à 40 SMS par jour et près de 40% plus de 40. Que 57% disent utiliser leur portable dans les bâtiments, tout en sachant que c’est interdit et 52% en cours. Que plus de 95% des élèves disposent d’un ordinateur relié à internet chez eux et que, pour les 2/3, c’est un ordinateur personnel. Que près de 95% ont un compte Facebook. Que 40 à 45% passent moins d’une heure sur ce site par jour, mais que 35 à 45% y passent entre 1 à 3h et près de 15% plus de trois heures. Que 40 à 90% des parents (en fonction de l’âge) se donnent un droit de regard sur ce que leurs enfants écrivent sur Facebook. Que plus de 60% des élèves disent qu’internet et facebook n’ont pas d’influence négative sur leur scolarité. Que 30% des élèves déclarent que l’usage d’internet reporte l’heure de leur coucher de manière régulière et 30% parfois. Que 20% des filles déclarent travailler moins d’une heure par jour en dehors des cours et 47% des garçons. Entre une et deux heures pour 61% des filles et 45% des garçons. Que 45% des élèves disent lire en dehors des programmes scolaires, mais moins de deux heures par semaine. Que 50% regardent la télé entre une et deux heures par jour. Que les deux tiers des filles se disent au courant de l’actualité sociale et un gros tiers des garçons. Que plus de 85% des élèves ont des activités extra-scolaires, de 4 à 9h par semaine pour une majorité d’entre eux.

Notre travail trouvait sa source dans l’exaspérante nécessité de lutter contre l’intervention du portable pendant les cours, dans la difficulté croissante de faire lire les élèves, dans la multiplication d’une orthographe aléatoire (sur le modèle SMS), dans certains événements violents auxquels avait donné lieu la présence des élèves sur Facebook. Les problèmes sont récurrents, alors que les règlements intérieurs des lycées sont assez stricts et délimitent clairement l’usage du portable. Dans notre lycée, à la porte d’entrée, il est même écrit que les portables sont interdits. Comment comprendre que, face à ces difficultés, l’institution scolaire n’ait pas trouvé ou ne se soit pas donné les moyens de lutter contre ce qui est devenu une difficulté permanente ? Notre enquête et ses résultats ont sans doute intéressé nos collègues, nous les avons certes diffusés auprès des parents et des élèves et avons eu quelques retours, mais il y a eu très peu de suite. Nous n’attendions aucun miracle, mais nous espérions que cela susciterait quelques réactions un peu fortes et engagerait des actions, même symboliques, à destination des élèves et de leurs parents, mais rien de tel n’a eu lieu. Ce n’est toutefois pas tant le manque de réaction lui-même qui nous a surpris, que l’impression de fatalisme qui semble étreindre l’institution scolaire face à cette difficulté, que tout le monde note et déplore pourtant.

Mais il ne s’agit pas d’un cas isolé. De nombreuses difficultés récurrentes à l’intérieur des établissements scolaires ne trouvent plus depuis longtemps de réponses simples et il arrive que des situations dégénèrent, parce qu’aucune réaction n’a été à la hauteur. Là aussi domine une impression de fatalisme. L’école a été largement dépossédée de son autonomie, de sa capacité de faire admettre et respecter des règles propres par tous ceux qui la fréquentent. Elle est de ce fait une institution unique, à l’exception peut-être de l’institution politique, mais qui, parce qu’elle est démocratique, est normalement soumise à la contestation et à la discussion. À l’école, il faut aujourd’hui que les professeurs convainquent les élèves, les parents d’élèves, et au-delà la société, les politiques, de l’utilité et de la légitimité de ce qu’ils disent, font, décident. Rien n’est acquis, tout est tout le temps sujet à débat, à justification et à objection. Les professeurs tendent ainsi à perdre confiance en eux-mêmes, ils s’interrogent sans cesse sur les droits qui sont les leurs, et pour peu qu’ils vivent des situations conflictuelles, sans soutien hiérarchique, ils se sentent coupables.

 

Le téléphone portable, Facebook participent de l’érosion de l’institution scolaire, parce qu’ils en sont exactement l’antithèse. Mélanges des domaines public et privé, ils s’opposent à l’exigence que l’élève, en entrant dans l’enceinte scolaire, quitte son monde privé pour l’espace public, abandonne ses goûts personnels et adopte les règles communes, mette de côté ses opinions pour acquérir des savoirs. Le portable qui vibre en cours, l’élève qui y jette un œil ou tape sur son clavier posé sur ses genoux en faisant semblant d’écouter signifient que la coupure institutionnelle n’existe plus, que l’élève est devant son professeur un individu à part entière, dont la vie est plus urgente et importante que tout ce qui pourra lui être enseigné. De même, quand les élèves passent jusqu’à 3 heures par jour sur Facebook et deux heures devant la télévision, mais lisent au mieux 2h par semaine et travaillent chaque soir moins d’une heure, c’est que le savoir est démonétisé, que le narcissisme et le divertissement l’ont emporté sur la constitution de soi par la culture.

 

Les premières publicités pour le téléphone portable vantaient dans les années 90 de pouvoir emporter sa tribu avec soi. Les smartphones et Facebook ont radicalisé cette révolution symbolique, par laquelle on a abandonné le monde et les savoirs communs pour faire de l’espace le prolongement narcissique de soi-même et de son univers familier. Les conversations à voix haute, la discussion qu’on interrompt pour répondre à un appel, le SMS qu’on écrit discrètement en assistant à une réunion indiquent qu’on ne s’oublie jamais soi-même un instant, qu’on n’est pas véritablement présent, mais toujours ailleurs et plus tard. Retournant à une forme de narcissisme primaire (indistinction infantile du moi et du monde extérieur), ou serrant son portable à la manière d’un objet transitionnel permettant d’apprivoiser l’extériorité, l’utilisateur frénétique semble fuir l’ici et le maintenant, au profit du mouvement permanent, craindre d’être enfermé dans un lieu et un instant uniques et préférer l’entremêlement des espaces et des temps. Mais de même que la crise de l’éducation et de l’autorité trouve sa source dans l’incapacité à séparer l’école de la société en son caractère politique, à en faire un espace autonome[1], de même l’indistinction du moi et de l’extérieur rend impossibles les médiations symboliques permettant de faire de leur relation autre chose qu’un simple rapport de forces.

La propagande publicitaire parle de ces produits comme s’ils démocratisaient la culture en augmentant la sociabilité, alors qu’ils sont, dans l’usage fétichiste qui en est fait, plutôt porteurs d’une pseudo-culture consumériste appuyée sur le narcissisme et le rejet de tout principe commun. On évoque la place de Facebook dans les révolutions arabes, on parle de la simplification de la communication que permet internet. Mais on néglige de dire que, dans une majorité de cas, l’envoi de SMS, la rédaction de commentaires sur Facebook sont purement auto-référentiels, vides de contenus, et vampirisent le temps et l’espace privés comme publics, qu’il ne s’agit pas seulement d’outils pour un usage raisonné, mais qu’ils sont faits pour qu’on ne puisse s’en passer ni les abandonner un seul instant. La consommation de masse de ces produits n’a par ailleurs en rien abaissé les barrières de classes, qu’elle a plutôt reconduites et accentuées, en privant de repères les élèves les plus fragiles, sans forcément empêcher les autres de recevoir de leurs familles le sens des limites.

 

L’institution scolaire, le professeur comme in-stituteur, ne peuvent exercer leur fonction qu’en luttant pied à pied contre les interférences numériques qui la minent. L’école ne doit ainsi pas donner l’exemple du tout numérique – comme si l’ensemble du savoir pouvait être contenu dans de petites boîtes et ne devait pas être approprié dans la relation réflexive entre le professeur et ses élèves. Et, au regard des résultats de notre enquête, parce que toute démarche plus consensuelle semble devoir être condamnée à échouer devant la puissance d’une consommation narcissique, nous pensons qu’elle ne doit pas renoncer à interdire.

 



[1] « Affranchi de l’autorité des adultes, l’enfant n’a pas été libéré, mais soumis à une autorité bien plus effrayante et vraiment tyrannique : la tyrannie de la majorité. » (Hannah Arendt, « La crise de l’éducation », in La crise de la culture, Paris, Gallimard, Folio essais, p. 233).